Séparation de Daft Punk : le spécialiste de l'électro Jean-Yves Leloup “ne pense pas qu'ils vont arrêter de faire de la musique”

Pour Jean-Yves Leloup, la séparation des Daft Punk ne veut pas dire que les deux stars de l'électro ne feront plus de musique ni même qu'ils ne collaboreront plus ensemble.

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Radio France
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Les Daft Punk en concert à Bercy, le 14 juin 2007. (MIGUEL MEDINA / AFP)

Soit c'est simplement une sorte de pirouette assez élégante, mystérieuse pour terminer le groupe, soit c'est peut être juste la fin de ces deux personnages de robots et la renaissance d'un autre projet artistique”, imagine sur franceinfo Jean-Yves Leloup, auteur de "Techno 100" et commissaire de l’exposition "Electro. De Kraftwerk à Daft Punk" en 2019 à la Philharmonie de Paris, un spécialiste de l’“œuvre d'art totale” des deux Français. Le groupe électro Daft Punk a publié une vidéo mystérieuse interprétée comme l’annonce de leur séparation.

franceinfo : 1993-2021, 28 ans de carrière. Le duo électro le plus célèbre du monde. C'est une onde de choc dans le monde de la musique ce soir ?

Oui, c'est une onde de choc, c'est une grande déception pour beaucoup d'amateurs, de fans qui espéraient très naturellement que le groupe poursuive ses aventures, invente de nouveaux concepts, de nouvelles visualisations. Parce que, au fil de ses 28 ans effectivement, ils ont développé une œuvre musicale qui est à la fois profondément ancrée dans l'électro, ce qu'on appelait la techno et la house, mais aussi qui est très, très pop, qui a réussi à toucher un très large public et qui a réussi à réconcilier ce qu'on a coutume d'appeler l'underground et le très grand public. Et surtout, ils ont réussi à développer une œuvre musicale, mais avec beaucoup d'à-côtés, à travers le cinéma, le clip, le travail sur les costumes, sur un imaginaire proche de la science-fiction, sous des formes un peu artistiques. Ils avaient fait notamment une installation totalement inédite pour l'exposition qu'on avait organisée à la Philharmonie en 2019. Ils menaient en quelque sorte une œuvre d'art totale, foncièrement pop, ancrée dans la pop culture et qui ne se limitait pas à la musique, qui en tout cas souhaitait se disséminer à travers d'autres formes d'art un peu comme l’avaient fait les Kraftwerk avant eux.

La stratégie des Daft Punk, c'était aussi leur absence et leur anonymat. Ces casques de robots, ça cultivait aussi un certain fantasme ?

Oui, bien sûr, parce qu’on peut très logiquement se projeter dans cet anonymat. Mais ce n'est pas tant un anonymat que la création d'une sorte de fantasmagorie. C’est la création d'une fiction à travers ces personnages de robots qui arrivent vers 2002-2003. Ils se préfigurent un peu auparavant, dans les années 90 mais cette saga, se met en place seulement à partir de la seconde moitié des années 2000. Alors certes, ça les arrangeait, eux qui étaient des gens assez discrets, franchement pas toujours très intéressants en interview, et qui étaient entièrement dévoués à la création de leur art. Ça leur permettait de rester derrière, mais aussi de créer non pas seulement un pur fantasme, mais un pur mystère et de faire exister ce groupe comme une sorte d'entité fictive.

28 ans de carrière... Comment expliquer cette longévité, sachant qu'ils ne laissent derrière eux que quatre albums studio ?

Parce qu'ils ont réussi à se renouveler sur les quatre albums. À chaque fois ils ont inventé un imaginaire différent. Le premier album, Homework, qui sort en 1997 si je me souviens bien, c'est un album avec un son assez brut, qui puise son inspiration dans les clubs et les rave parties des années 90, qui s'inspire de ce qu'on appelait à l'époque la house de Chicago. Cette musique noire américaine, assez brut, assez basique, avec une énergie très urbaine, un peu funk aussi. Mais ils avaient su ajouter une petite couleur un peu pop, des mélodies entêtantes qui n'avaient pas toujours la house music. Et puis, avec le second album, c'étaient des références peut-être plus enfantines ou plus adolescentes qui puisaient à nouveau dans la pop culture, à la fois dans le manga comme dans le hard rock, par exemple. Le troisième album se voulait plus conceptuel, avec une réflexion sur les médias, sur les robots, sur leur rapport à la technologie... Il a laissé un peu moins de souvenirs. Le quatrième lui, replongeait dans le passé de la disco et du funk qui sont des musiques transgénérationnelles et qui ont traversé toute l'histoire de la musique de danse depuis les années 70. Donc à chaque fois, il y a un propos qui est très clair. Et puis, il y a aussi de l'humour, de la fantasmagorie une nouvelle fois, des esthétiques différentes. Ce sont des projets esthétiques qui sont très différents à chaque fois et qui ont réussi à perdurer, à emmener différents publics, à l'élargir de plus en plus au fil de ces presque trois décennies.

Et cette vidéo, Jean-Yves Le Loup, très mystérieuse, très cryptique, c'est un joli coup de com’, on peut le dire, mais qu'est ce que ça induit vraiment ? Est-ce qu'on peut encore s'attendre à des surprises ?

Ça serait tout à fait possible. La vidéo est en partie extraite d'un film un peu cryptique qu'ils avaient réalisé, un long métrage qui s'appelait Électroma, qu'ils ont un peu retravaillé ici et pour lequel ils ont rajouté un morceau du dernier album. Cette séquence s'inspire du Zabriskie Point d’Antonioni, du Gerry de Gus Van Sant, donc ils s'amusent avec les références cinématographiques comme avec les références musicales. Et effectivement, il y a un personnage qui implose, l'autre qui continue à marcher tout seul... Alors ça peut vouloir dire plein de choses. Soit c'est simplement une sorte de pirouette assez élégante, mystérieuse pour terminer le groupe, soit c'est peut être juste la fin de ces deux personnages de robots et la renaissance d'un autre projet artistique. Ça pourrait être tout à fait plausible. Je ne pense pas qu'ils vont arrêter de faire de la musique. Ils ont toujours eu des projets solos en parallèle. Ce qui est sûr, parce que je voulais avoir la confirmation, leur agent me l’a bien confirmé : c'est la fin de la saga. C'est le terme qu'il a utilisé : “The end of the saga”. Un petit peu comme avec Star Wars, vous voyez. Donc, c'est la fin d'une fiction et d'une histoire. Ce n'est pas la fin de la musique.

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