Prix Goncourt : ces auteurs qui ont eu le malheur d'être lauréats

Après les critiques dithyrambiques et les honneurs des médias, ils ont expérimenté l'angoisse de la page blanche et les lendemains qui déchantent. La réussite est parfois un lourd fardeau pour les lauréats du prix littéraire le plus prestigieux de France.

Jacques Laurent reçoit le prix Goncourt, le 22 novembre 1971, pour \"Les Bêtises\".
Jacques Laurent reçoit le prix Goncourt, le 22 novembre 1971, pour "Les Bêtises". (AFP)

"Le prix Goncourt est un gâteau couvert de mouches et bourré de fèves sur lesquelles on se casse les dents", écrit Jean Carrière, lauréat en 1972, dans Le Prix d'un Goncourt. Un récit autobiographique, publié après quinze ans de profonde dépression et de thérapie. "Pris de court par la réussite, je titubais sous son poids, ahuri, emprunté comme un plouc descendu de sa montagne pour empocher le gros lot." De la consécration à la malédiction, il n'y a qu'un prix ? Lundi 4 novembre, le jury du Goncourt annoncera sa décision finale pour l'édition 2019. Pour le lauréat ou la lauréate commencera alors une année hors normes, entre dédicaces, plateaux télévisés, promotion à l'étranger – et nombreux sont ceux qui y ont laissé des plumes. 

Jean Carrière, le 20 novembre 1972 à Paris, a obtenu le prix Goncourt pour \"L\'Epervier de Maheux\". 
Jean Carrière, le 20 novembre 1972 à Paris, a obtenu le prix Goncourt pour "L'Epervier de Maheux".  (AFP)

Alors que certains, comme Michel Houellebecq, tentent des années durant d'accéder à cette apothéose, la gloire et tout ce qui l'accompagne peut tétaniser les jeunes auteurs. Car "être Goncourt", "cela change tout, d'un jour à l'autre". D'abord, "c'est l'accélération de son agenda. On a vingt rendez-vous par semaine, j'avais l'impression d'être une bille de flipper dans l'Hexagone", témoignait en juillet 2019 Nicolas Mathieu au micro de franceinfo, alors que son œuvre Leurs enfants après eux avait été récompensée en novembre 2018. "On ne passe pas loin de l'isolement, c'est très éprouvant." L'auteur rapportait être "dans un état de fatigue extrême" et espérait un été plus calme, avant une tournée pour la sortie internationale de son roman. Un rythme éreintant, qui laisse peu de place à l'objet même du succès – l'écriture – et qui peut décourager les moins aguerris. 

"C'est paradoxal, mais quand il est attribué à quelqu'un de jeune, le Goncourt n'est pas un cadeau, soutient Pierre Assouline, de l'académie Goncourt. C'est une chose à laquelle, en tant que jurés, nous devons penser. Bien sûr, ce que l'on prend en compte avant tout, c'est le texte, mais on sait que ça peut écraser les auteurs trop jeunes." S'il refuse de donner davantage de détails – secret des délibérations oblige –, l'académicien assure qu'un "tas d'auteurs, plus ou moins jeunes, ont eu le Goncourt et ne s'en sont pas remis". 

Outre Jean Carrière, il cite notamment Pascale Roze, l'une des rares femmes à avoir obtenu le Goncourt, lauréate en 1996 pour son premier roman, Chasseur Zéro. A l'époque, la presse s'étonne du succès de la jeune écrivaine. "Mystères impénétrables d'un jury…" commente par exemple La Croix, qui estimait qu'Eduardo Manet méritait davantage les faveurs du jury. "Tout a basculé le soir même du prix. Laure Adler a dégommé mon livre sur France Culture avec une violence surprenante, et la presse s'est montrée plus dure après le Goncourt. Avant, j'étais une promesse. Après, j'étais une intrigante", commentera Pascale Roze, bien des années plus tard, auprès de Marianne

Alexi Jenni pose avec avec son livre \"L\'Art français de la guerre\" alors qu\'il vient d\'être récompensé du prix Goncourt, le 2 novembre 2011 au restaurant Drouant, à Paris.
Alexi Jenni pose avec avec son livre "L'Art français de la guerre" alors qu'il vient d'être récompensé du prix Goncourt, le 2 novembre 2011 au restaurant Drouant, à Paris. (BERTRAND GUAY / AFP)

Le prix Goncourt 2011, Alexis Jenni, a lui aussi été propulsé au sommet de la gloire littéraire pour son premier roman, L'Art français de la guerre. "C'est très particulier, après vingt ans à se voir refuser ses manuscrits par les maisons d'édition, de se retrouver sur le devant de la scène et d'être sollicité de partout, décrit-il auprès de franceinfo. Mon rêve était d'être publié, pas une fois je n'ai pensé au Goncourt." A tel point que lorsque son éditeur, Gallimard, lui annonce qu'il est sur la liste finale, il ne sait pas ce que ça veut dire. "Ce prix, je ne l'ai jamais désiré, confie-t-il. De ce fait, ce n'est pas un accomplissement. Je l'ai eu tard, j'avais connu des échecs, c'est peut-être un avantage. Si je l'avais eu plus jeune, l'argent, le succès aurait pu me monter à la tête et j'aurais pu finir en plein délire narcissique."

L'art du roman suivant 

Une fois passés les premiers émois post-couronnement (retombées économiques dues aux ventes, plateaux télévisés, interviews...), vient l'heure d'écrire un nouveau livre. Il est d'usage que le second roman soit une étape dans la vie d'un écrivain. "Ce n'est ni la joie de la découverte, dans l'innocence et sa fraîcheur, ni forcément le roman de la maturité", estimait, en 2008, Manuel Carcassonne, directeur littéraire aux éditions Grasset, dans les colonnes du Figaro magazine. Qu'en est-il alors du roman suivant un Goncourt ? Impossible pour un auteur de recevoir ce prix deux fois – exception faite de Romain Gary, lauréat en 1956 avec Les Racines du ciel et en 1975 pour La Vie devant soi, publié sous le pseudonyme d'Emile Ajar. Que reste-t-il à écrire, une fois les sommets atteints ? "Un écrivain n'écrit pas pour un prix, mais par nécessité intérieure, tempère Pierre Assouline. Mais le prix crée une attente auprès des lecteurs, des libraires, des critiques, ça peut bloquer, plus que libérer."

L\'écrivain Romain Gary, récompensé du prix Goncourt pour \"Les Racines du ciel\", répond aux journalistes à l\'aéroport d\'Orly, le 13 décembre 1956.
L'écrivain Romain Gary, récompensé du prix Goncourt pour "Les Racines du ciel", répond aux journalistes à l'aéroport d'Orly, le 13 décembre 1956. (STRINGER / AFP)

Une fois son nom associé à celui de Goncourt, "les critiques et le public deviennent terrifiants, se souvient Alexis Jenni. Quand j'ai sorti mon deuxième bouquin, un recueil de nouvelles, il s'en est vendu à peine mille exemplaires. Je n'ai été invité nulle part, les critiques étaient acerbes. La chute a été douloureuse. Heureusement, j'ai su m'en préserver."

Le deuxième roman de Pascale Roze, Ferraille, est également très mal accueilli par le milieu. La critique est acide. "Rien n'est plus navrant qu'un livre qui se dérobe même à l'éreintement. C'est le cas de ce roman de l'auteur du Chasseur Zéro, à qui l'on n'aurait jamais dû donner le Goncourt, précisément parce qu'il s'agissait d'un bon début dans la carrière des lettres", écrit par exemple L'Express, dans une critique d'à peine un feuillet. Ne rien pouvoir écrire qui ne soit pas envisagé à l'aune de son prix handicape l'écrivaine. "J'aurai mis dix ans à faire oublier mon Goncourt", déplore-t-elle. 

Pascale Roze pose avec son livre qui vient de recevoir le prix Goncourt, le 11 novembre 1996 à Paris.
Pascale Roze pose avec son livre qui vient de recevoir le prix Goncourt, le 11 novembre 1996 à Paris. (ROUSSIER/SIPA / SIPA)

Un autre Pascal, Lainé, couronné chez Drouant en 1974 avec La Dentellière, portera son fardeau des années durant. Impossible désormais de l'interviewer sur la question du Goncourt : lorsqu'en 2000, il publie chez Fayard Sacré Goncourt, il est bien décidé à en faire son exorcisme. Las que près de vingt-cinq ans plus tard, journalistes et critiques réduisent toujours son œuvre – constituée de quelque 40 ouvrages – à un unique roman. Le Goncourt est "le concentré de la futilité d'une culture dominée par les médias et les purs effets de mode", décrira-t-il.  

Constat partagé par Jean Carrière, qui estimait qu'après le prix, "il n'était plus question de talent, mais d'un phénomène de foire. Je devenais pareil aux bêtes politiques : qu'importe le breuvage, pourvu qu'on ait l'ivresse, une fois le fauteuil obtenu." Qu'en sera-t-il pour le lauréat 2019 ? Qu'il soit Amélie Nothomb, Jean-Luc Coatalem, Jean-Paul Dubois ou Olivier Rolin, il devrait échapper à cette "malédiction" : c'est l'avantage d'un cru composé d'écrivains chevronnés.