Explosion sur une base militaire : la Russie "développe ces armements sans dispositif de transparence"

Corentin Brustlein, directeur du centre des études de sécurité de l'Ifri, revient pour franceinfo sur le développement de nouveaux types d'armement en Russie.

Vladimir Poutine s\'entretient avec le directeur de l\'agence nucléaire russe, le 9 décembre 2009,  à Novo-Ogaryovo (Russie)
Vladimir Poutine s'entretient avec le directeur de l'agence nucléaire russe, le 9 décembre 2009,  à Novo-Ogaryovo (Russie) (ALEXEY DRUZHININ / AFP)

"C'est un type de technologie qui n'est pas contraint par les accords de maîtrise des armements", a observé mercredi 14 août sur franceinfo Corentin Brustlein, directeur du centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales (Ifri), alors qu'une explosion survenue sur une base de lancement de missiles dans le Grand Nord a tué cinq membres de l'agence nucléaire russe Rosatom jeudi 8 août. Les victimes travaillaient sur de nouveaux armements.

franceinfo : Les Russes sont-ils les seuls à posséder ce nouveau type de missile ? Quel est l'intérêt de ces armes ?

Corentin Brustlein : Les États-Unis s'étaient un temps intéressés à ce type de technologie, dans les années 1950-1960, mais ils ont abandonné les recherches assez rapidement en raison de la complexité technologique et des difficultés opérationnelles et scientifiques liées à la réalisation de ce type de missile. L'avantage opérationnel était aussi assez douteux. Mais il s'inscrit dans un chantier très vaste de modernisation des forces nucléaires russes, qui implique le renouvellement des forces stratégiques existantes et le développement de nouvelles technologies, notamment d'armes dites "de vengeance".

Les armes "de vengeance" répondent à la crainte russe de voir leur arsenal nucléaire neutralisé par les Américains dans le cadre d'une attaque surprise et la nécessité pour eux de disposer de moyens de répondre en ultime recours à une attaque surprise. Les Russes veulent donc des missiles qui peuvent coûte que coûte passer à travers les défenses anti-missiles. Ils développent également un drone sous-marin, qui pourrait être porteur d'armes nucléaires susceptibles de frapper des objectifs côtiers.

Si cet armement a explosé, est-ce que cela signifie que cet outil n'est pas encore au point ?

Non, l'outil n'est pas au point. On sait très peu de choses sur l'état du développement, ou sur la manière dont la Russie entend résoudre l'ampleur des difficultés qu'implique ce type de technologie. Tout ce qu'on sait, c'est que les Russes s'y intéressent ouvertement et ils s'y intéressent également parce que c'est un type de technologie qui n'est pas contraint par les accords de maîtrise des armements tels qu'ils existent aujourd'hui.

Cela signifie que la Russie fait ça dans son coin, sans demander l'accord de personne ? Faut-il s'inquiéter de la situation ?

Les Russes développent effectivement ces armements sans dispositif de transparence, sans rendre de compte aux États-Unis, ce qui serait le cas pour d'autres types de missiles comme par exemple l'ICBM Sarmat, dont ils parlent avec les Américains dans le cadre des commissions qui existent. Mais ce type de missile est un nouveau type de technologie qui n'est pas contraint par le traité New Start, un traité de réduction des armes stratégiques nucléaires entre le Russie et les États-Unis, signé en 2010.

Il faut s'en inquiéter dans une juste mesure. Un certain nombre d'incertitudes perdurent. C'est une technologie qui est par nature polluante, mais qui n'est pas fondamentalement déstabilisante. Je ne vois pas de rupture opérationnelle ou stratégique que la Russie pourrait opérer par la maîtrise de cette technologie, si jamais elle y parvenait. Ce qui est préoccupant, c'est que le fait de chercher des technologies nouvelles est porteur d'incertitudes et de risques qu'on n'a pas forcément pris en compte jusqu'à présent.