Divergences industrielles, politiques, stratégiques... Le ciel s'assombrit pour le futur avion de chasse franco-allemand

Présenté au Bourget en juin dernier comme l'avion de chasse qui remplacerait le Rafale dans 20 ans, l'avion doit être fabriqué en France et en Allemagne. Mais le projet paraît mal embarqué. 

L\'avion de combat au cœur du \"Système de combat aérien du futur\" (SCAF) présenté au Bourget le 17 juin 2019.
L'avion de combat au cœur du "Système de combat aérien du futur" (SCAF) présenté au Bourget le 17 juin 2019. (BENOIT TESSIER / POOL)

Ses lignes fluides et effilées, dévoilées en juin au salon du Bourget, avaient séduit, tout comme les promesses de sa furtivité et de son hyper connectivité. Les images étaient belles, mais l'avion de combat du futur, fabriqué par la France et l'Allemagne et présenté comme celui qui remplacerait le Rafale dans 20 ans, évolue aujourd'hui dans un ciel plombé par les divergences franco-allemandes.  

La ministre des Armées rencontre mercredi 8 octobre son homologue allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer, afin de relancer, et vite, un projet qui parait bloqué. Paris et Berlin, rejoints par Madrid, ont signé le 17 juin au Bourget un accord-cadre autour du Système de combat aérien du futur (SCAF). Au cœur de ce système se trouve le futur chasseur (NGF, Next Generation Fighter) destiné à remplacer les actuels Rafale et Eurofighter à l'horizon 2040. 

Des divergences industrielles et politiques

Entre les partenaires, les divergences sont nombreuses. Industrielles, d’abord : qui fait quoi dans ce partenariat mal taillé entre Paris et Berlin, qui mobilise Dassault Aviation et Airbus, avec notamment Thales, l'Allemand Hensold et l'Espagnol Indra ?

Divergences politiques ensuite, quand les parlementaires allemands veulent régulièrement voter la poursuite ou l'interruption du développement de l'avion. C'est l'exemple choisi par Cédric Perrin, sénateur LR du Territoire-de-Belfort, vice-président de la commission Affaires étrangères, défense et forces armées. "Cela veut dire que tous les six mois, le Bundestag donnerait son aval ou non à la continuation du projet. Ce n'est pas acceptable. C’est comme si vous construisiez une maison et que le banquier vous disait : quand vous aurez construit la première dalle je vous donnerai l’argent pour construire les murs et puis le deuxième étage."

Sur un projet à plusieurs dizaines de milliards, on ne peut pas avoir une espèce d’épée de Damoclès au-dessus de la tête en se disant : est-ce qu’on va continuer ou pas à avoir des financements ?Cédric Perrin, sénateur (LR)à franceinfo

Autre sujet de discorde entre les deux partenaires : la question des exportations. L'Allemagne est beaucoup plus restrictive sur ses clients en matière d'armement. En juin, elle a même renforcé l'encadrement des exportations des équipements militaires, interdits "en cas de conflits internes armés et de suspicion suffisante sur des abus entraînant une répression interne ou de violations continues et systématiques des droits humains". La France, elle, est le troisième pays exportateur d'armes dans le monde après les États-Unis et la Russie, et elle est régulièrement mise en cause pour ses ventes d'armement à l'Arabie Saoudite et aux Émirats, engagés dans un conflit au Yémen. Qui tranchera, dans ce cas précis, si l'Allemagne met un véto à une exportation voulue par la France ? 

Deux visions stratégiques éloignées

L’utilisation prévue du matériel n’est pas de nature à rapprocher les deux parties. Le SCAF est conçu comme un système associant avion de combat de nouvelle génération, drones, futurs missiles de croisière et drones évoluant en essaim. Il sera connecté à des avions, des satellites, des systèmes de l'OTAN et des systèmes de combat terrestres et navals. Si les armées allemandes comme françaises surveillent leur territoire, la France est, elle, également mobilisée dans des opérations extérieures. Et donc les spécifications changent pour un même matériel.

Illustration récente, le projet de drone européen Male ("moyenne altitude et longue endurance"), jugé trop coûteux par la ministre française des Armées Florence Parly. Son coût est d'autant plus élevé que les attentes des partenaires ne sont pas alignées. "Les Allemands voulaient une double motorisation, explique le sénateur Cédric Perrin, pour qu'en cas d’avarie moteur sur leur drone, un deuxième puisse prendre le relais pour éviter que le drone s’écrase sur une zone urbanisée. Nous avons beaucoup moins d’exigence puisque nous utilisons nos drones essentiellement en Afrique, sur des opérations extérieures, et donc si le drone se crashe dans le désert, pour nous c’est beaucoup moins risqué. Nous ne voulions pas de double motorisation parce qu'elle fait augmenter le prix.

Les industriels français, notamment Dassault, leader sur l'avion de combat du futur, s'inquiètent de ces désaccords profonds, d'autant que l'Allemagne a plus d'argent à investir que la France. L’agenda est assez court, un démonstrateur est censé voler en 2026. Et si les retards et les blocages se poursuivent, le risque qui se profile sera celui d'être obligé d'acheter américain quand viendra le moment de remplacer le Rafale...