Circuits courts, labels, marques... Comment s'assurer que nos achats rémunèrent correctement les agriculteurs ?

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France Télévisions
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Dans un supermarché de Joinville-le-Pont (Val-de-Marne), le 5 novembre 2020. (L?O PIERRE / HANS LUCAS / AFP)

A l'occasion de l'opération "Nous paysans" lancée par France Télévisions mardi 23 février, franceinfo fait le point sur la meilleure manière de consommer, pour offrir un prix plus juste aux éleveurs et cultivateurs. 

La "juste rémunération", combat des agriculteurs. En France, "la pauvreté est plus répandue chez les ménages agricoles que dans l'ensemble de la population active", note un rapport de l'Insee publié en décembre. En cause : un partage inéquitable des profits entre producteurs, industriels et distributeurs, ces deux derniers se livrant à une véritable guerre des prix au détriment des premiers, qui ne réussissent souvent pas à couvrir leurs frais de production, ni à se dégager un salaire.

Et tandis que la loi Egalim, promulguée en 2018, avait pour but de "payer le juste prix aux producteurs, pour leur permettre de vivre dignement de leur travail", ses résultats se font toujours attendre. La loi "a été détournée et foulée aux pieds par les industriels et les distributeurs", regrette auprès de franceinfo Olivier Mevel, maître de conférences en sciences de gestion à l'université de Bretagne occidentale et consultant dans les filières alimentaires.

A l'occasion de l'opération "Nous paysans" de France Télévisions qui débute mardi 23 février, franceinfo revient sur plusieurs leviers d'action afin de s'assurer d'une juste rémunération des producteurs. "Si le consommateur se préoccupe de savoir où va son argent, il doit savoir qu'il a un pouvoir énorme quand il fait ses courses", assure à franceinfo Denis Beauchamp, président de l'association d'agriculteurs FranceAgriTwittos. Suivez le guide.

Passer par les circuits courts

Pour s'assurer qu'une part raisonnable du gâteau reviendra bien aux agriculteurs, "le mieux, c'est le circuit court", défend Denis Beauchamp, qui se réjouit d'avoir vu, "en quinze ans", cette offre se développer. Il s'agit "d'une vente présentant un intermédiaire au plus", définit le ministère de l'Economie. Cette méthode de distribution représentait en 2016 plus de 106 000 exploitations et 8% du marché des produits alimentaires, selon le Conseil économique, social et environnemental (en PDF).

Parmi les solutions qui existent, des lieux de vente habituels tels que les marchés locaux ou la vente à la ferme, mais aussi des magasins de producteurs. Denis Beauchamp cite la chaîne Frais d'ici, qui met en avant "le prix le plus juste pour les producteurs". Les Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (Amap) s'inscrivent également dans cette logique. Le concept est le suivant : un groupe de consommateurs s'abonne pour au moins une saison et reçoit régulièrement des paniers fournis par un même agriculteur. De quoi assurer à ce dernier un revenu fixe.

Autant de solutions qui se retrouvent en ligne. "On a tous les outils à disposition aujourd'hui pour trouver des gens qui vendent directement", souligne Denis Beauchamp. Comme la carte ci-dessous, qui recense 3 150 initiatives d'achats en circuits courts impulsées par les Centres d'initiatives pour valoriser l'agriculture en milieu rural. Ou la plateforme Frais et local, lancée par le ministère de l'Agriculture le 12 janvier, qui géolocalise tous les points de vente près de chez soi.

En privilégiant le circuit court, le consommateur fait également baisser sa propre facture. "Plus le circuit est long, plus le prix est cher", affirme Olivier Mevel. Il donne l'exemple d'un kilo de pommes de terre : "Il est acheté 50 centimes au producteur, mais va se retrouver à 2,50 euros en magasin." Entre-temps, plusieurs intermédiaires – grossistes, transporteurs, grands distributeurs – auront ajouté leurs marges.

Et quand le prix reste élevé, Denis Beauchamp justifie : "Quand vous voyez un prix plus cher en direct qu'au supermarché, vous voyez le prix réel du produit. Ce n'est pas mal de se rendre compte que l'alimentation a un coût. On ne peut pas aller toujours au moins cher."

Privilégier les produits des coopératives

Le circuit court a cependant ses limites. Les solutions sont plus rares dans les grandes villes et on n'y trouve que peu de produits transformés. "Producteur, c'est déjà un travail à plein temps. S'il doit transformer, il ne peut pas le faire tout seul", insiste Denis Beauchamp. C'est la raison pour laquelle les agriculteurs se regroupent en coopératives, où ils sont eux-mêmes actionnaires. Il en existe 2 300 aujourd'hui en France et elles représentent "50% du marché de l'agroalimentaire", détaille Olivier Mevel. 

"Quand il achète les marques des distributeurs, le consommateur contribue malgré lui à entretenir un système qui donne la toute-puissance aux grandes surfaces. Pour produire des marges, elles tordent le bras à nos amis agriculteurs. Les produits des coopératives locales sont à soutenir !"

Olivier Mevel, économiste

à franceinfo

Leurs produits sont souvent signalés dans les rayons. L'économiste cite Invitation à la ferme, où le lait bio n'est pas acheté à "470 euros les 1 000 litres" aux producteurs, comme d'ordinaire, mais "580 euros", présente Olivier Mevel. 

Pourtant, face aux "sept grands groupes de distribution en France (Auchan, Carrefour, Casino, Cora, ITM, Leclerc, Système U) et deux discounters (Aldi, Lidl)", "les producteurs agricoles sont toujours moins concentrés" et les coopératives ne restent que "de taille locale ou régionale", dessine Marie-Laure Allain, chercheuse au CNRS qui a travaillé sur les relations entre producteurs et distributeurs. 

Se tourner vers des marques engagées

Certaines marques vendues dans les grandes surfaces défendent également une juste rémunération des agriculteurs. C'est le cas de la gamme Ensemble, vendue dans les magasins Biocoop. "Le producteur est rémunéré à un prix juste.(...) Des niveaux de prix 'plafond et plancher' – basés sur les coûts de production et la pérennité des fermes – sont fixés, ce qui protège ces dernières des variations parfois brutales du marché", écrit le site.

La marque C'est qui le patron !?, créée par des consommateurs, s'ancre dans une même démarche. Au lieu d'être payés 27 centimes le litre de lait, les producteurs sont rémunérés 39 centimes ou "plus avec les primes qualité", décrit la marque sur Facebook, joignant à ses mots une facture. 

Ces initiatives sont cependant encore à la marge, déplore Marie-Laure Allain : "Les producteurs agricoles n'ont pas développé de marques puissantes, qui restent l'apanage des transformateurs industriels ou des distributeurs."

Choisir des labels qui assurent la juste rémunération

"Il est difficile pour les consommateurs d'obtenir des informations sur le partage des profits avec les agriculteurs. Même en tant que chercheurs, on dispose de peu de données fiables sur le sujet", raconte Marie-Laure Allain. Il existe en effet peu de certifications qui l'assurent. C'est le cas néanmoins du label Bio français équitable (BFE). "Lancé par la Fédération de l'agriculture biologique, [il] garantit aux consommateurs un prix rémunérateur aux agriculteurs bio", décrit 20 Minutes.

L'association France nature environnement (FNE) cite également le label Bio Cohérence, qui dit dans sa charte (PDF) veiller à des "niveaux de salaires adéquats aux tâches accomplies". Denis Beauchamp, également responsable céréales dans une coopérative, cite encore le label CRC-Le blé de nos campagnes, qui s'engage aussi sur le sujet. 

"Permettre au consommateur d'identifier un produit qui dirait 'je rémunère correctement mon producteur' est essentiel", souligne Olivier Mevel. Pourtant, ces labels sont encore peu présents sur le marché. En attendant leur déploiement, Denis Beauchamp invite à vérifier un élément primordial sur nos étiquettes : l'origine. "Si on veut vraiment agir sur la rémunération des agriculteurs, il faut déjà acheter français. C'est une petite contribution, mais j'ai conscience que tout le monde ne peut pas se le permettre."

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