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Enquête franceinfo Combien d'offres d'emploi restent durablement disponibles en France, faute de candidat ?

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France Télévisions
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Entre juillet et septembre 2021, les offres confiées complètement à Pôle emploi ont été pourvues en moyenne en 34 jours, contre 42 jours en 2019. (GARO / PHANIE / AFP)

Fin septembre, Jean Castex a regretté les 300 000 offres d'emploi non pourvues en France. Un chiffre qui ne correspond pas, en réalité, à la tendance observée d'après les données de Pôle emploi.

"C'est une préoccupation majeure en cette rentrée. (...) Nous sommes sur un problème extrêmement sérieux." Avec le ton grave et emphatique qu'il sait parfois adopter, voici comment Jean Castex a jugé l'état du marché de l'emploi, lundi 27 septembre. En déplacement dans la Vienne, le Premier ministre s'est arrêté à la sortie d'un centre de formation professionnelle pour dévoiler un "plan de réduction des tensions de recrutement". Cet ensemble de mesures doit permettre de répondre aux difficultés des entreprises à embaucher. "Une situation paradoxale", "un gâchis", a égrainé Jean Castex. Et le chef du gouvernement d'ajouter : "Ça fait longtemps qu'on entend parler dans ce pays de marché en tension. Mais aujourd'hui, selon les études de la Banque de France, il y aurait au moins 300 000 emplois à pourvoir. Ça veut dire 10% du nombre de chômeurs".

Comme le Premier ministre, un grand nombre de voix s'élèvent depuis la rentrée, pour dénoncer de fortes difficultés des entreprises à recruter. "Nous n'en avons jamais eu autant, tous secteurs et toutes régions confondues", s'est plaint le patron du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, dans une interview aux Echos début octobre. Quelques semaines plus tôt, c'était Valérie Pécresse, la présidente de la région Ile-de-France et candidate à l'investiture LR pour la présidentielle, qui y allait de son chiffre alarmant. Interviewée par Les Echos mi-septembre, elle a évoqué "un million d'emplois non pourvus" en France. Une estimation non sourcée et, en réalité, au-dessus de celle des études de Pôle emploi réalisées avant la crise, comme l'a expliqué franceinfo quelques jours plus tard.

750 000 offres d'emploi sur internet

C'est un fait, en cette rentrée 2021, le nombre d'offres publiées en ligne bat des records. Pour pouvoir chiffrer les annonces disponibles sur internet, nous avons demandé une estimation au site Indeed.fr, l'un des leaders mondiaux de l'indexation des offres d'emploi mises en ligne. D'après cet acteur, 750 000 appels à candidatures différents sont actuellement visibles pour la France. "Ce chiffre calculé en moyenne sur septembre est en hausse d'environ 20% par rapport à septembre 2019", explique à franceinfo Alexandre Judes, économiste en charge de la France au sein du Hiring Lab, l'institut de recherche d'Indeed.

Mais, parmi ces offres, combien restent durablement sans candidat et semblent ne jamais pouvoir être pourvues ? Afin de répondre à cette question, nous avons passé au crible les offres publiées sur internet par Pôle emploi, elles-mêmes recensées par Indeed. Nous avons capturé quatre photographies des annonces mises en ligne sur le site pole-emploi.fr, chacune à une date différente : les 14, 19, 21 et 25 octobre*. Et nous avons classé les offres de chacun de ces clichés selon leur ancienneté en nombre de jours, à compter de leur publication sur pole-emploi.fr.

Cette méthode permet d'estimer combien de petites annonces restent en "jachère" au-delà d'un ou plusieurs mois, sans trouver les candidats recherchés. Avec tout de même une limite : les offres retirées de pole-emploi.fr n'ont pas forcément abouti. Après un retrait, les recrutements peuvent se poursuivre via d'autres canaux ou avoir été abandonnés.

Une fois mises en commun, ces photographies des offres de pole-emploi.fr permettent de calculer qu'en moyenne 50% des annonces ont été publiées il y a moins de 14 jours, 80% il y a moins de 28 jours et 90% il y a moins de 43 jours.

Si on applique ces pourcentages au total des offres d'emploi publiées actuellement sur internet (qui est donc de l'ordre de 750 000), alors seulement 135 000 annonces dateraient de plus d'un mois et 37 500 de plus de deux mois. Des chiffres qui semblent bien maigres comparés aux 300 000 emplois qui ne trouveraient pas preneur, selon Jean Castex.

Alors d'où vient le chiffre avancé par le Premier ministre et régulièrement repris dans les médias ? Le chef du gouvernement dit citer la Banque de France, ce que dément l'institution financière auprès de franceinfo. "Nous disposons uniquement de nos enquêtes mensuelles de conjoncture (…). Nous n'y faisons pas état des 300 000 emplois non pourvus", écrit la Banque de France, qui renvoie vers des études réalisées par Pôle emploi avant la pandémie.

Des emplois pourvus plus rapidement qu'en 2019

L'agence nationale chargée de l'indemnisation des demandeurs d'emploi a réalisé deux enquêtes sur les "abandons de recrutement", soit les offres qui n'aboutissent pas, en 2017 et en 2018. La première faisait bien état de 300 000 offres d'emploi de ce type. Dans la deuxième, ce chiffre a augmenté à 348 000, sur 3,2 millions d'offres étudiées. Mais l'enquête précise également que ce reliquat d'offres regroupe des situations disparates. Ainsi, une grande part de cet échantillon concerne des annonces retirées à l'initiative des employeurs, faute de budget ou parce que le recrutement a finalement été jugé inutile.

Une fois ces cas écartés, il ne reste, selon Pôle emploi, que 157 000 abandons de recrutement faute de candidats. Soit 4,9% de l'ensemble des offres déposées à Pôle emploi. L'enquête précise également que, dans la majorité des cas, les recruteurs ont bien reçu des candidatures, a priori non concluantes.

Aucune autre étude de ce type n'a en revanche été publiée par Pôle emploi depuis le début de la crise sanitaire. Mais des chiffres communiqués à franceinfo par l'établissement public, pour la période de juillet à septembre 2021, ne font pas état d'une situation plus tendue qu'avant l'émergence du Covid-19. Au contraire. Sur cette période, les offres confiées à Pôle emploi ont été pourvues en moyenne en 34 jours, un délai plus court que celui calculé au même moment en 2019, qui s'établissait à 42 jours.

Ces chiffres sont donc moins alarmistes que ceux régulièrement mis en avant par le patronat et les responsables politiques. Ils n'empêchent pas que les difficultés de recrutement sont bien réelles et en hausse depuis la levée des contraintes sanitaires. Mais, comme le soulignent les statisticiens du ministère du Travail dans une note publiée en septembre, ces difficultés, "en forte hausse en juillet", retrouvent "des niveaux proches de ceux d'avant crise dans la plupart des secteurs d'activité".

* Méthodologie : nous avons travaillé à partir des données d'offres d'emploi mises en accès ouvert, en temps réel, par Pôle emploi. Quatre jeux de données ont été utilisés : 283 117 offres au 14 octobre de, 241 326 au 19 octobre, 245 406 au 21 octobre et 283 046 au 25 octobre. Afin de ne prendre en compte que les données les plus fiables, ces échantillons ont été restreints aux seules offres créées et contrôlées par les services de Pôle emploi. Les annonces dites "partenaires", mises en ligne sur pole-emploi.fr par des acteurs externes, ont été écartées de nos échantillons. Les annonces étudiées ne concernent par ailleurs que des emplois localisés en France, hors outre-mer.

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