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Loi Travail : "Plus un mouvement social dure, plus il y a des risques d’affrontements"

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Recueilli par Juliette Duclos - franceinfo
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Un policier durant une manifestation contre la loi Travail à Paris, le 13 mai 2016. (LEWIS JOLY / SIPA)

Sociologue au CNRS, Christian Mouhanna revient sur les deux mois de heurts violents entre forces de l'ordre, manifestants et casseurs, en marge de la mobilisation contre le projet de loi El Khomri. 

Jusqu'où ira l'escalade de violence ? Tout au long de la mobilisation contre le projet de loi El Khomri, de nombreuses échauffourées ont éclaté en marge des manifestations. Un nouveau seuil a été franchi, mercredi 18 mai, lorsqu'un petit groupe de casseurs a incendié une voiture de police.

Pour le sociologue Christian Mouhanna*, chercheur au CNRS, ces violences sont révélatrices d'une véritable incompréhension entre manifestants, forces de l'ordre et pouvoir politique.

Francetv info : après deux mois de heurts à l'occasion de la mobilisation contre la loi Travail, comment expliquez-vous de telles démonstrations de violence ?

Christian Mouhanna : D'abord, si l'on regarde les derniers grands mouvements sociaux, comme l’opposition contre le contrat première embauche en 2006, par exemple, on observe qu’il y a toujours eu des confrontations violentes entre manifestants et forces de l’ordre. Il y a trois niveaux d’explication.

Il y a d'abord les relations entre la police et toute une partie spécifique de la population, qui ne se sent pas du tout en relation de confiance avec les forces de l’ordre, bien au contraire. Cette population, issue de quartiers plus populaires ou bien en opposition politique forte, se sent harcelée par la police : elle entretient donc un rapport de méfiance constant.

Le deuxième niveau est politique. Quand on met en place un dispositif policier d’ampleur pour encadrer les manifestations, on refuse, qu’on le veuille ou non, la discussion avec les citoyens. Et cela engendre de la tension du côté des manifestants, qui ne comprennent pas un tel dispositif et ont l’impression de ne pas se faire entendre.  

Et le troisième niveau, que l’on a découvert cette année, c’est le décalage entre la représentation de la police antiterroriste, qui protège les citoyens, et celle qui gère les manifestations, qui peut être vécue comme une atteinte à la liberté d’expression. Ce n’est pas la même activité, et il y a donc une distorsion dans la représentation de la police, qui alimente le ressentiment des manifestants.

Y a-t-il eu, durant la mobilisation, un basculement ? Par exemple lors de la journée particulièrement violente du 28 avril, durant laquelle un étudiant a perdu un œil ?

Plus un mouvement social dure, plus il y a des risques d’affrontements : la fatigue est plus forte et le ressentiment se développe, d’un côté comme de l’autre. Cela entraîne des dérapages, forcément. Et derrière, il y a aussi, vraisemblablement, une volonté politique de laisser pourrir le mouvement d’opposition à la loi Travail.

Les policiers, eux, se sentent aussi instrumentalisés. Il y a un malaise sur le terrain. Ils ont le sentiment qu’on les utilise pour tout et n’importe quoi, sans vraiment d'objectifs clairs. 

Les casseurs ont-ils toujours été présents dans les mouvements sociaux ?

Le phénomène des casseurs n’est pas nouveau. Historiquement, il y avait déjà eu toute une polémique dans les années 1970, qui a abouti sur la loi Sécurité et liberté de 1981, défendue par le garde des Sceaux de l’époque, Alain Peyrefitte. L’idée était de lutter contre les "autonomes", l’ancien terme utilisé pour parler des casseurs. On était déjà dans une opposition violente avec les forces de l’ordre.

Il y a toujours eu des groupuscules qui recherchent la confrontation avec la police. Ce qui est plus étonnant, c’est l’absence d’adaptation des forces de l’ordre pour gérer ces débordements, alors que c’est récurrent.

De nombreuses vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux, faisant état de blessures de manifestants. Y a-t-il plus de violences policières qu'avant ?

La spécificité de ces dernières années, c’est surtout l’apparition de la vidéo, désormais omniprésente dans les manifestations et dans la rue. Avec les réseaux sociaux, tout est su. Auparavant, on ne pouvait se fonder que sur la parole des personnes. Et ces images du lycéen frappé par des policiers alors qu’il est interpellé, par exemple, marquent les esprits. Elles créent de la peur et de la haine.

Mais je pense, paradoxalement, que si les violences policières sont plus visibles, du fait de la multiplication des images, elles sont en réalité moins nombreuses qu’auparavant.

Comment l'expliquez-vous ?

Il y a eu un changement d’époque, avec la disparition de la "génération d’Algérie", celle qui avait géré le conflit sur le sol français de façon violente dans les années 1960 et 1970. La nouvelle génération de forces de l’ordre, elle, vient plutôt de la classe moyenne et de villes périurbaines. Ce ne sont pas des policiers habitués aux rapports de force et aux conflits musclés.

Cette nouvelle génération n’a pas du tout le même rapport à la violence. Il faut rappeler qu'en 1986, le décès de Malik Oussekine [battu à mort par deux policiers en marge d'une manifestation] a constitué un véritable traumatisme pour la société française, et notamment pour les forces de l’ordre. On peut aussi se souvenir d'événements plus récents, comme les émeutes qui ont suivi la mort de Zyed et Bouna en 2005, à Clichy-sous-Bois [les deux adolescents étaient morts électrocutés en tentant d'échapper à un contrôle de police].

Aujourd'hui, les policiers ont peur de voir des émeutes se reproduire. Et on doit également souligner l’influence de l’IGPN, la police des polices, qui a pris un rôle de plus en plus important.

Peut-on malgré tout craindre une surenchère, après l'incendie d'une voiture de police à Paris ?

Oui. Encore une fois, plus un mouvement dure dans le temps, plus le risque est grand que se produise un accident grave.

* Christian Mouhanna est l'auteur de La police contre les citoyens ? (éd. Champ social, 2011).

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