Alcatel-Lucent, une histoire chaotique ponctuée de plans sociaux

Le géant mondial des technologies a annoncé mardi la suppression de 10 000 emplois dans le monde, dont 900 en France. Ce plan social s'ajoute à une longue liste de restructurations qui ont marqué le groupe.

A l\'issue d\'une réunion entre les délégués syndicaux et le PDG d\'Alcatel-Lucent, des salariés du site d\'Orvault (Loire-Atlantique) protestent contre un plan de réduction d\'effectifs, le 11 janvier 2013.
A l'issue d'une réunion entre les délégués syndicaux et le PDG d'Alcatel-Lucent, des salariés du site d'Orvault (Loire-Atlantique) protestent contre un plan de réduction d'effectifs, le 11 janvier 2013. (MAXPPP)

Avec 72 000 salariés dans le monde, dont 9 000 en France, Alcatel-Lucent est un des géants mondiaux des technologies. Mais un colosse aux pieds d'argile : l'entreprise a annoncé un plan social, mardi 8 octobre, qui prévoit notamment 10 000 suppressions d'emplois dans le monde, dont 900 en France, dès 2014.

Ce nouveau plan s'ajoute à une longue liste de restructurations dans l'histoire d'Alcatel-Lucent, retracée par francetv info.

Une crise sectorielle

Du mariage, en 2006, du fleuron français Alcatel-Alsthom avec l'Américain Lucent Technologies, naît le numéro 2 mondial des infrastructures de télécommunications. "C'est le point d'orgue de l'histoire d'une entreprise qui, par absorptions et cessions successives, s'est transformée de conglomérat national en multinationale spécialisée", estime en mars 2007 le secrétaire CFDT du comité européen d'Alcatel-Lucent, dans Alternatives économiques. La fusion se traduit par une réduction d'environ 15% de l'effectif global. Mais ce n'est pas une première pour Alcatel.

Vieille entreprise d'abord publique, le groupe passe au premier plan en 1991 lors de la fusion entre la Société alsacienne de constructions atomiques, de télécommunications et d'électronique (abrégé sous le terme Alcatel) et de la Compagnie française des procédés Thomson-Houston (d'où le nom ALS-THOM). En 1995, quand il prend la tête du groupe, Serge Tchuruk décide de se recentrer sur les télécoms, qui représentent 40% de l'activité. Alsthom est cédé, et l'action Alcatel atteint des sommets en 2000, au plus haut de la bulle télécoms. Mais la crise du secteur rattrape l'entreprise. En 2002, Alcatel annonce 5 milliards d'euros de pertes et, déjà, un vaste plan social : 30 000 suppressions d'emplois sur une masse salariale qui dépasse alors les 100 000 employés.

Une fusion qui ne prend pas

En 2006, Lucent et Alcatel concluent un mariage au forceps. "A la base, Alcatel est une société d'ingénieurs brillantissimes, très en avance sur beaucoup de procédés", rappelle Philippe Dessertine dans son éditorial économique, mardi, sur Europe 1. Mais, selon lui, la fusion, "ratée, fut gérée en dépit du bon sens". 

"Depuis la fusion, Alcatel-Lucent cumule les handicaps. Les deux équipes américaines et françaises ne se sont jamais parfaitement entendues", indique Le Figaro en 2008.

Serge Tchuruk quitte Alcatel-Lucent en 2008, sur fond de polémique autour du montant de ses indemnités de départ (près de 6 millions d'euros). Ni lui, ni Patricia Russo, l'ex-patronne de Lucent, n'ont réussi à redresser le groupe qu'ils ont constitué.

Des dirigeants qui ratent leurs objectifs

Mais l'entreprise reste marquée par les méthodes de Serge Tchuruk. Il "a passé treize années à la tête du groupe [et] l'a totalement transformé", souligne Le Figaro. "Serge Tchuruk s'est enfermé dans sa tour d'ivoire - très, très dorée - et a tué tous ses dauphins", juge Olivier Jay, en 2007, dans L'usine nouvelleSon départ entraîne aussi celui des principaux managers d'Alcatel-Lucent. Le management est totalement à reconstruire.

Une page se tourne. Le successeur de Serge Tchuruk, Ben Verwaayen, s'attèle à redonner un cap et une dynamique à une organisation mise à mal par les errements stratégiques des années passées. En vain, car en avril 2013, Ben Verwaayen quitte le groupe après l'annonce d'une perte nette de 1,3 milliard d'euros en 2012. Un jeu de chaises musicales se met en place.

Des plans sociaux en cascade

Devant l'échec des dirigeants à redresser l'entreprise, les plans sociaux d'envergure se multiplient. Après les départs de Serge Tchuruk et Patricia Russo, Alcatel-Lucent annonce, en décembre 2008, la suppression de 1 000 postes de cadres dans le monde (dont 200 en France) sur 15 000, ainsi que l'abandon d'environ 5 000 sous-traitants sur quelque 10 000. Près de quatre ans plus tard, en octobre 2012, Alcatel-Lucent annonce la suppression de 5 490 postes dans le monde, dont 1 430 en France. Mais le groupe continue d'enregistrer des pertes colossales. 

Michel Combes, PDG depuis le printemps 2013, annonce un nouveau plan en juin. Le plan "Shift" doit permettre au groupe de réaliser "une transformation industrielle" d'ici 2015. Pour y parvenir, Alcatel-Lucent doit passer "d'un généraliste des équipements de télécommunications à un spécialiste industriel des réseaux IP (sur internet) et de l'accès très haut débit mobile et fixe, deux activités essentielles aux réseaux de nouvelle génération", explique-t-il. Et par un plan social : "C'est dans ce contexte que j'annonce la suppression nette de 10 000 emplois", déclare-t-il au Monde mardi. 

En réaction à ce plan d'économies, qui doit aussi permettre au groupe de s'adapter aux nouvelles technologies et réussir son investissement dans la 4G, les syndicats d'Alcatel-Lucent ont dénoncé un plan social "violent" pour la France. En 2009, des salariés français faisaient part de leur "sentiment de gâchis", sur Le Monde.fr. Face à ce nouveau plan social, ainsi qu'à la fermeture et à la vente de sites français, des salariés disent, cette fois, ressentir comme un "coup de massue" et "une trahison".