"La Grèce ne sera pas maîtresse de ses budgets" : malgré l'accord sur la dette grecque, le pays reste sous le contrôle de ses créanciers

Dans la nuit de jeudi à vendredi, 19 ministres de la zone euro ont notamment acté un étalement de la dette et un retour de la Grèce sur les marchés financiers. Si le niveau d'endettement du pays resté élevé, celui-ci "est à présent viable", assure le porte-parole du gouvernement grec.

Le ministre allemand aux Finances, Olaf Scholz (g), avec le commissaire européen à l\'Economie et aux Finances, Pierre Moscovici, et le ministre grec des Finances, Euclide Tsakalotos (D), lors de la réunion de l\'Eurogroupe à Senningen, au Luxembourg le 21 juin 2018. 
Le ministre allemand aux Finances, Olaf Scholz (g), avec le commissaire européen à l'Economie et aux Finances, Pierre Moscovici, et le ministre grec des Finances, Euclide Tsakalotos (D), lors de la réunion de l'Eurogroupe à Senningen, au Luxembourg le 21 juin 2018.  (JOHN THYS / AFP)

"La crise grecque s’achève ici, cette nuit." Pierre Moscovici, le commissaire européen aux affaires économiques, ne cache pas sa satisfaction. Dans la nuit de jeudi 21 juin à vendredi 22 juin, les ministres des Finances de la zone euro se sont entendus sur un accord d'allègement de la dette grecque. Après trois programmes d'aides financières versés par l'Europe et le FMI et huit années d'austérité et de plans de sauvetage à répétition, la Grèce "tourne une page" a affirmé Euclide Tsakalotos, le ministre grec des Finances.

Peut-on pour autant acter la fin de la crise ? "Absolument pas", selon Michel Vakaloulis, sociologue et maître de conférence en sciences politiques à Paris 8 qui pointe les nombreuses "zones grises" qui subsisteront après la mise en œuvre de l'accord.

Franceinfo : Que prévoit cet accord ?

Michel Vakaloulis : Cet accord prévoit un allongement de la durée de remboursement de la dette. Son remboursement était prévu à partir de 2022, ce qui allait beaucoup alourdir le budget grec. Mais hier, il a été décidé qu’Athènes ne commencerait à rembourser qu'en 2032, soit une prolongation de dix ans du délai initial. Automatiquement, la date finale de remboursement de la dette est allongée elle aussi : on ne va pas jusqu’à 2059 mais 2069.

On peut se réjouir que le délai de remboursement ait été allongé d’une dizaine d’années : c’est bien au-delà de ce que l’Allemagne voulait au départ.Michel Vakaloulisà franceinfo

Angela Merkel souhaitait un allongement compris entre 3 et 5 ans. Cependant, l’année dernière lors d’une réunion de l’Eurogroupe, on avait parlé d’étendre cette période de grâce sur quinze ans. On est donc un peu en deçà. L’Allemagne a fini par céder, après de longues négociations, parce qu’Angela Merkel compte sur la Grèce pour l’aider à résoudre ses difficultés sur la question migratoire.

Quelles sont les contreparties de cet accord pour la Grèce ?

Pierre Moscovici a salué les efforts de la Grèce. Mais la Commission européenne a appelé à une "surveillance renforcée" du pays. Qu’est-ce que cela signifie ? Tous les trimestres, un rapport sera rédigé sur les finances grecques pour surveiller le progrès de la réalisation des réformes. Les travaux de modernisation de l’Etat vont se poursuivre avec une surveillance bien plus élevée que celle décidée pour le Portugal et l’Irlande. Du coup, même après le 20 août, où la troisième cure d’austérité se termine pour la Grèce, le pays ne sera pas maître de ses propres budgets ni de ses politiques fiscales.

Est-ce que l’on peut dire, comme l'affirme Pierre Moscovici, que c’est la fin de la crise grecque ?

Non, absolument pas. On est dans une crise structurelle. Le pays est endetté à hauteur de 180% du PIB avec un rythme de croissance entre 1 et 2% pour les décennies à venir. Le FMI est optimiste à moyen terme, étant donné que 15 milliards d’euros vont être injectés d’ici le 20 août, afin de donner un filet de sécurité à la Grèce quand elle va retourner sur les marchés financiers.

Mais sur le long terme, le FMI n’est pas vraiment optimiste sur le caractère viable de la dette grecque.Michel Vakaloulisà franceinfo

On voit mal comment des investisseurs privés vont pouvoir regagner assez en confiance : à la limite, ils viendront comme des vautours pour racheter l’électricité, les ports, les aéroports mais ça, ce n’est pas une politique de développement viable.

En 2019 sont prévues de nouvelles réductions des retraites, qui ont déjà été baissées autour de 30% au cours des dernières années.Michel Vakaloulis

Et à partir de 2020, le gouvernement envisage une baisse du taux minimum d’imposition, ce qui signifie que beaucoup de couches paupérisées seront amenées à payer des impôts.

Enfin, n'oublions pas que les privatisations vont se poursuivre : la quasi totalité des infrastructures de la Grèce ont été vendues. Les 15 meilleurs aéroports du pays ont été cédés à une société allemande, le port du Pirée a été vendu aux Chinois et maintenant c’est celui de Thessalonique qui est disputé entre les Chinois et d’autres. L'équivalent de la SNCF grecque a elle aussi été vendue à l’Italie et on assiste en ce moment à la vente à la découpe de DEI, l'EDF grec.