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Andrew Lilico : "Les inégalités sont une source d'aspiration à la réussite"

Dans son émission du lundi 16 février, "l'Angle éco" fait le point sur les inégalités sociales ou de revenus. Invité de François Lenglet, Andrew Lilico, consultant britannique, explique qu'en Grande-Bretagne, "les inégalités ne posent pas de problèmes".

Article rédigé par
François Lenglet - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Andrew Lilico et François Lenglet. Extrait de l'émission "l'Angle éco" du lundi 16 février 2015. (CAPTURE D'ECRAN FRANCE 2)

Après les attentats en France début janvier le gouvernement, Manuel Valls, le Premier ministre, a évoqué un "apartheid territorial". L'Angle éco a donc décidé de s'arrêter, le lundi 16 janvier, sur les inégalités sociales. François Lenglet a rencontré Andrew Lilico, consultant chez Europe Economics, un think tank spécialisé dans la régulation économique et les politiques de concurrence.

Alors que selon une étude d'Oxfam, près de la moitié des richesses serait détenue par 1 % des plus riches et à rebours du succès du livre de Thomas Piketty, le Capitalisme au XXIe siècle, Andrew Lilico estime que les inégalités sont une source d'aspiration à la réussite − même si, après la crise financière de 2008, les Britanniques commencent à douter. Entretien.

François Lenglet : Vous avez récemment déclaré que les inégalités étaient source de progrès. Qu’entendez-vous par là ?

Andrew Lilico : Les inégalités sont une source d’inspiration, une incitation à la réussite. Elles tirent les gens vers le haut pour qu’ils réussissent mieux, justement en leur montrant ce qui est possible. Les gens voient jusqu’où ils peuvent arriver grâce aux personnes qui ont mieux réussi, qui ont une longueur d’avance. C’est donc un encouragement pour réussir et y arriver. Si on restreint ceux qui ont le mieux réussi, nous ne verrons jamais ce qui est faisable.

À Londres, les différences entre riches et pauvres sont très importantes et pourtant, cela ne semble pas poser problème. Comment l’expliquez-vous ?

Andrew Lilico : En Grande-Bretagne, les gens considèrent que votre richesse est le produit de votre travail, de votre talent ou de votre chance, et vous n’avez pas honte d’être riche. On attendra peut-être de vous que vous utilisiez cette richesse à bon escient, mais on ne vous reprochera pas d’être riche. Même si vous avez acquis cette richesse grâce au travail de vos parents, nous partons du principe que votre propriété a été acquise de manière juste. La richesse étant déjà entre de bonnes mains, la question des inégalités et de la redistribution ne se pose pas vraiment.

Selon vous, y a-t-il des inégalités justes et des inégalités injustes ?

Des accès privilégiés au pouvoir politique sont un exemple d’inégalités injustes. Si vous avez accès à des privilèges du fait de vos relations personnelles, il s’agit d’une injustice. Il y a des pays où cela se produit. Je ne pense pas que ce genre d’inégalités se produise beaucoup ici.

Vous considérez donc que les salaires très élevés de certains chefs d’entreprise, banquiers ou footballeurs sont justes ?

Jusqu’à présent, toutes ces choses étaient considérées comme justes. Prenons l’exemple des footballeurs. Les gens comprennent leurs valeurs, leur talent et le divertissement qu’ils nous offrent. Dans le cas des hommes d’affaires et banquiers, les gens ont une idée peut-être plus vague de leur contribution, de ce qu’ils nous apportent. Ici, pendant longtemps, on comprenait quelle était leur valeur simplement en voyant qu’ils étaient très bien payés. L’une des raisons pour lesquelles les inégalités sont entrées dans le débat politique il y a quelques années, c’est que l’on s’est rendu compte, à travers la crise financière et les plans de sauvetage des banques, que toute cette richesse n’était peut-être pas acquise de manière juste. Et que peut-être une partie de cette richesse dépendait du soutien du gouvernement. C'est quelque chose dont les Britanniques se méfient beaucoup.

Il y a vingt ans, un chef d’entreprise gagnait environ 20 fois plus qu’un ouvrier. Aujourd’hui, c’est près de 200 fois plus. Cet écart est-il justifié, selon vous ?

Le monde est devenu de plus en plus globalisé. Vous pouvez désormais avoir un retour sur investissement beaucoup plus important de votre travail, de votre talent. Vos actions, vos idées rapportent plus d’argent dans un monde globalisé, et vous gagnez ainsi davantage. Il est également possible que dans le passé, de nombreux hommes d’affaires étaient en réalité mal payés. Si vous remontez aux années 1960 et 1970, les organisations syndicales avaient beaucoup plus d’influence, elles étaient ainsi capables d’obtenir beaucoup plus au niveau du bénéfice des entreprises. Les chefs d’entreprise ont eu un retard à rattraper, ils auraient dû être davantage rémunérés à cette époque-là.

Depuis plusieurs années, de plus en plus d’économistes s’intéressent aux inégalités, expliquant qu'elles peuvent être un frein à la croissance. Ne partagez-vous pas ce diagnostic ?

Non. Il y a peut-être une corrélation, mais pas une relation de cause à effet. D’autres facteurs tels que des institutions faibles ou la corruption sont très importants dans l’augmentation des inégalités. En tout cas, je suis convaincu qu’il ne s’agit pas d’une question morale. Il y a des inégalités, mais tenter de les éradiquer n’est pas légitime en soi. Je suis d’accord avec le fait que la mobilité sociale est bénéfique à la croissance économique. Quand cette mobilité sociale recule − et certains estiment que c’est le cas depuis plusieurs années au Royaume-Uni et aux États-Unis − il s’agit d’un problème à la fois économique et social. Cela ne veut pas dire qu’il faut supprimer toute inégalité.

L’État doit-il combattre les inégalités ou est-ce à chacun de faire avec son talent ?

Surtout pas. L’État doit lutter contre la pauvreté, mais il ne faut surtout pas penser qu’il est légitime en soi de rendre les riches plus pauvres, simplement par souci d’égalité. La question que pose les inégalités est la suivante : si nous avions tous la même chose, devrions-nous protester si certaines personnes étaient très riches ? Je pense qu’en Grande-Bretagne, très peu de personnes voient d’un mauvais œil le fait qu’il y ait des gens très riches.

L’État devrait traiter tout le monde de la même manière. Cela ne veut pas dire que l’État a pour mission de rendre les opportunités égales pour tous. Certaines de ces opportunités dépendent en effet du soutien familial, par exemple. Le gouvernement ne devrait pas rechercher l’égalité à tout prix. Il devrait plutôt s’attaquer à la pauvreté, et créer des opportunités là où il y a des opportunités à créer. D’ailleurs, la création d’opportunités implique souvent davantage d’inégalités. Si vous offrez une bourse à quelqu’un, vous traitez cette personne différemment des autres. Et pourtant, ce système permet à certains groupes de sortir de situations difficiles. C’est pour cela que je pense que l’État devrait se concentrer sur les opportunités, et non sur l’égalité.

C’est une philosophie très différente de celle qui prévaut en France, où l’on considère au contraire que l’État doit beaucoup agir. Peut-on dire que vous êtes toujours les enfants de Margaret Thatcher ?

Andrew Lilico : Je dirais qu’en Grande-Bretagne, la politique est beaucoup plus une affaire de traitement des individus. Le rôle de l’État et de créer des opportunités, pour que chaque individu puisse travailler et réussir. Mais l’État ne doit en aucun cas restreindre nos libertés. En France, je pense qu’il y a un sens du collectif beaucoup plus fort. Il y a cette idée que vous formez, vous tous, un tout, une société. Vous avez donc une vision plus collective de la liberté, ce qui implique que la propriété et les inégalités de richesse sont considérées comme des questions publiques, les questions de moralité. Contrairement à la Grande-Bretagne, où les droits de propriété sont par exemple une priorité.

Vous connaissez sûrement l’ouvrage "le Capital au XXIe siècle" de l’économiste français Thomas Piketty. Je suppose que vous n’êtes pas d’accord avec sa proposition d’augmentation des impôts pour redistribuer la richesse...

En effet, je pense que ce serait un désastre économique et quelque chose de foncièrement immoral. Je considère ma propriété comme mienne, c’est le produit de mon travail ou du travail de ma famille. Elle m’appartient tout autant que mon intelligence ou ma créativité ! Il n’est donc absolument pas légitime d’empiéter sur mes droits de propriété, simplement pour que d’autres obtiennent ces droits. Nous devons ensuite nous assurer que les personnes qui le souhaitent peuvent avoir sous forme de capital le produit de leur travail et de leur talent, sans risquer d’être trop taxés.

Votre vision est-elle largement répandue aujourd’hui au Royaume-Uni ?

Jusqu’à très récemment, les Britanniques se sont guère inquiétés des inégalités. Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui : le parti travailliste, notamment, commence à s’attaquer à cette question. Mais il y a surtout cette méfiance qui est née après la crise financière et le sauvetage des banques : l’idée que quelque chose fonctionne mal, ou n’est pas normal dans ce système. Cela a mis a mal la conviction des Britanniques que la richesse et les revenus étaient, de fait, acquis de manière juste.

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