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Pourquoi il est difficile d'affirmer que cet ours polaire mourant est victime du réchauffement climatique

La vidéo mise en ligne la semaine dernière par un photographe animalier a suscité l'émoi de millions d'internautes. Mais de nombreux spécialistes appellent à la prudence sur le fait de lier l'état famélique de ce plantigrade au changement climatique.

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Capture d'écran de la vidéo, publiée le 5 décembre 2017, filmée par le photographe animalier Paul Nicklen et son équipe de l'ONG SeaLegacy dans le nord du Canada, montrant un ours polaire décharné. (NATIONAL GEOGRAPHIC)

Son sort a ému le monde entier. Un ours polaire famélique a été filmé sur l'île de Baffin, dans le nord du Canada, par le photographe canadien Paul Nicklen et son équipe de SeaLegacy, une ONG qui œuvre pour la protection de l'environnement. Dans la vidéo, mise en ligne mardi 5 décembre sur Instagram et publiée par National Geographic (en anglais), on voit l'animal au corps décharné et à la fourrure pelée se mouvoir lentement, cherchant sa nourriture dans un fût rouillé et se couchant comme à l'agonie, résigné à mourir. "Voici le visage du changement climatique", dénonce SeaLegacy dans son communiqué (en anglais). 

Mais, aux yeux de nombreux spécialistes, cette conclusion est hâtive. "Je suis toujours extrêmement circonspect face à cette logique d'image très émotionnelle", prévient le réalisateur Luc Jacquet, auteur du documentaire La Marche de l'empereur, contacté par franceinfo. 

Il faut faire attention dans la manipulation de cette image. Il y a toujours eu des ours décharnés. Cette image, si elle est mal interprétée, peut être d'une malhonnêteté intellectuelle absolue.

Luc Jacquet

à franceinfo

Todd Atwood, biologiste spécialiste des ours polaires à l'Institut d'études géologiques américain, abonde dans ce sens, sur le site Mashable : "C'est dur de regarder de telles images dérangeantes et de ne pas éprouver d'empathie pour cet animal. Mais c'est également dur de voir une image isolée extrapolée pour faire d'un cas particulier, une généralité." Joint par franceinfo, le réalisateur Jérôme Bouvier appelle lui aussi à la prudence. "J'ai vu et filmé il y a quelques années un ours totalement décharné, mais était-ce une conséquence directe du réchauffement ou non ? Impossible à dire." 

Une mort "liée à une combinaison de facteurs"

Pour le spécialiste Todd Atwood, la cause de la mort de l'ours blanc "est probablement liée à une combinaison de choses. Il pourrait s'agir d'un vieil animal, mais sa mort pourrait aussi être liée au manque de glace". Interrogé par France 3, le réalisateur Allain Bougrain-Dubourg émet une autre hypothèse : "Il manque peut-être de nourriture. Il est peut-être aussi atteint d'une pathologie. On découvre des pathologies nouvelles avec le réchauffement, des parasites auxquels les ours polaires ne sont pas préparés et qui peuvent affecter l'espèce."

"Il n'est pas possible pour les scientifiques de nous dire exactement ce qui a conduit cet ours à mourir de faim", reconnaît d'ailleurs SeaLegacy. "Mais nous savons qu'il n'avait aucune blessure visible et qu'il n'était pas âgé", argumente l'ONG. "Ce que nous savons avec certitude, c'est qu'un nombre croissant d'ours polaires et d'autres espèces polaires risquent de mourir de cette façon à cause du réchauffement climatique", pointe-t-elle.

"Les ours polaires dépendent de la banquise pour la plupart des aspects de leur cycle de vie", soulignaient des chercheurs dans une étude parue fin 2016, dans la revue Biology Letters (en anglais). "Sans la banquise, cette scène risque de devenir courante à travers l'Arctique", prévient donc SeaLegacy. "C'est à ça que ressemble un animal affamé. Les muscles atrophiés. Pas d'énergie. C'est une mort lente et douloureuse, s'émeut Paul Nicklen. Quand les scientifiques disent qu'il n'y aura plus d'ours polaires dans un siècle, je pense à la population de 25 000 ours en train de mourir de cette manière." Les chercheurs s'accordent effectivement sur le fait que les populations d'ours polaires sont en déclin depuis plusieurs années.

"Ces ours étaient si maigres"

En 2014, le photographe du National Geographic avait déjà publié sur Instagram une photo choc d'un ours mort sur les rochers de l'archipel du Svalbard, au nord de la Norvège. Il relatait alors avoir découvert deux dépouilles. "Ces ours étaient si maigres, ils semblaient être morts de faim, comme si en l'absence de glace de mer, ils n'avaient pas été en mesure de chasser les phoques", écrivait-il. Jusqu'à présent, "je n'avais jamais trouvé un ours polaire mort. Cela devient maintenant beaucoup plus courant", assurait-il.

Last summer I traveled with a group of friends to Svalbard, Norway in search of polar bears. We went to my favorite spot where I have always been able to find bears roaming around on sea ice throughout the summer. On this occasion, however, we didn't find any sea ice and we never found any bears alive. We did find two dead bears in this location and other groups found more dead bears. These bears were so skinny, they appeared to have died of starvation, as in the absence of sea ice, they were not able to hunt seals. In all of my years of growing up in the Arctic and later, working as a biologist, I had never found a dead polar bear. It is now becoming much more common. Through @sea_legacy and @natgeo we will continue to shine a light on our changing planet to convince the unconvinced. Please follow me on @paulnicklen to learn more about the effects of climate change. #polarbear #nature #wildlife #arctic #seaice @thephotosociety

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Un an plus tard, la photographe allemande Kerstin Langenberger publiait, elle, un cliché d'un ours blanc d'une extrême maigreur. "J'ai vu des ours en bonne santé, mais j'ai aussi vu des ours polaires affamés. Ils marchent le long des côtes, à la recherche de nourriture, commentait-elle. Avec le recul des glaces vers le Nord chaque année, beaucoup d'ours sont bloqués sur des terrains où il n'y a pas beaucoup de nourriture." 

Reste qu'"en ce qui concerne l'ours polaire, l'impact du réchauffement climatique n'est pas quelque chose de directement visible", affirme la documentariste Marie-Hélène Baconnet à franceinfo. Elle a tout de même constaté "un amenuisement des ressources, surtout pendant la période de chasse" et des ours polaires qui "ont perdu en moyenne 22 kilos" en vingt ou trente ans autour de la baie d'Hudson, au Canada. Mais, selon elle, "les animaux s'adaptent, soit en se reproduisant moins, soit en se déplaçant s'ils le peuvent. Les ours polaires ont un métabolisme qui leur permet de rester plusieurs mois sans manger. C'est ce qu'ils font, d'ailleurs."

Le réchauffement climatique sert souvent d’argument de vente pour des photos qui se vendraient moins bien si elles n'illustraient que la réalité quotidienne de la vie des ours polaires ou d’autres espèces.

Marie-Hélène Baconnet, documentariste animalière

à franceinfo

"Ce qui me gêne, c'est que ces images sont extraites de leur contexte. On ne peut pas du tout dire que c'est le réchauffement climatique", renchérit Rémy Marion, spécialiste des ours polaires auxquels il a consacré des documentaires et des livres, dont une Géopolitique de l'ours polaire (éd. Hesse, 2015). "Cette année, les ours polaires vont très bien, la glace s'est formée", assure-t-il. Il souligne que l'ours blanc est certes classé par l'Union internationale pour la conservation de la nature sur la liste rouge des espèces menacées, mais dans la catégorie "vulnérable" et non "en voie d'extinction".

"Il faut dire aux gens qu'un ours polaire, ça meurt aussi parce qu'il est vieux ou malade, parce qu'il est blessé ou qu'il s'est battu", renchérit-il, souhaitant "une autopsie de l'animal pour déterminer de quoi il est mort". Rémy Marion déplore la méthode de l'ONG : "Il faut parler du réchauffement climatique, mais avec des éléments factuels et vérifiés scientifiquement. Sinon, cela donne des éléments aux climatosceptiques qui vont dire que leurs adversaires alertent avec de fausses informations." 

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