Vrai ou faux Canicule : faisait-il vraiment plus chaud dans les années 1840 à Rome ?

L'origine comme la méthodologie du relevé météo selon lequel il a fait 42°C à Rome le 27 juillet 1841 sont sujettes à caution. Et la survenue, possible mais peu probable, d'un tel événement ne remet pas en cause la réalité du réchauffement climatique.
Article rédigé par Pauline Lecouvé
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 6 min
Des touristes s'abritent sous des ombrelles pendant la vague de chaleur à Rome (Italie), devant le Colisée, le 18 juillet 2023. (PABLO ESPARZA / ANADOLU AGENCY / AFP)

Il fait chaud, très chaud, trop chaud. En cette fin de mois de juillet, l'hémisphère nord suffoque, écrasé par une vague de chaleur caniculaire, de l'Amérique du Nord à l'Asie, en passant par l'Europe. En France notamment, des records de température ont été battus. Cet épisode extrême survient alors qu'à l'échelle du globe, le mois de juin a été le plus chaud jamais enregistré, avec une température moyenne de 16,5°C à la surface de la Terre. Un record de chaleur planétaire a encore été battu début juillet, avec une température moyenne mondiale dépassant les 17°C

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Mais sur les réseaux sociaux, des comptes très suivis relativisent la gravité du phénomène, affirmant que des températures torrides ont déjà été relevées, notamment en Italie, il y a près de deux siècles. Et ce, alors que certaines activités humaines polluantes n'avaient pas encore vu le jour. Une manière de remettre en question le lien de cause à effet établi entre le réchauffement climatique provoqué par la main de l'homme et des phénomènes météorologiques extrêmes de plus en plus intenses et fréquents.

Un argument courant des climatosceptiques

C'est le cas de Silvano Trotta, figure connue pour ses positions complotistes. Ce chef d'entreprise, qui sous-entend depuis des années que l'homme n'a jamais marché sur la Lune, voire que le satellite de la Terre est creux, a vu sa notoriété croître pendant l'épidémie de Covid-19, au cours de laquelle il a propagé de nombreuses théories conspirationnistes sur l'origine du virus ou les vaccins. Désormais, il commente la guerre en Ukraine et la météo. Dans un tweet publié lundi 17 juillet, il écrit qu'il faisait déjà "42°C (à l'ombre) le 27 juillet 1841". "Et à l'époque, sans voiture, cargos, avions, etc.", ajoute-t-il.

Silvano Trotta reprend à son compte les propos d'un certain Robin Monotti, un architecte et producteur de films italien. Dans un tweet publié dimanche 16 juillet, vu plus de 3,5 millions de fois, Robin Monotti affirme déjà qu'il faisait "42°C à Rome en juillet 1841", "avant les voitures et les avions" et "sans lien avec le CO2". Lui précise que sa photo est purement illustrative.

Dans son tweet, l'Italien cite sa source : un article de meteolive.it, le site d'une entreprise italienne spécialisée dans les prévisions météo. Cet article compile des informations disséminées sur le forum du site, concernant "les records météo de Rome". Sur ce forum, un internaute utilisant le pseudonyme "tempus140" a publié le 28 décembre 2015 le message suivant, en italien : "A vrai dire, le record de 42°C du 17 juillet 1841 resterait invaincu, ce qui n'est pourtant pas reconnu, car il n'est pas conforme à ce qui a été enregistré par d'autres mystérieuses stations météo de l'époque."

Une donnée à la source douteuse

D'où cet internaute a-t-il pu tirer cette information ? Dans l'article de meteolive.it, il est mentionné que la température record "a été enregistrée depuis la station du Collège romain, située dans le centre historique de la ville" de Rome. La station météorologique du Collège romain "enregistre les données météorologiques du centre de Rome sans interruption depuis 1782", précise le site du ministère italien de l'Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et des Forêts. Il est donc possible que des relevés de températures aient été effectués en 1841 dans la capitale italienne.

Pour autant, les études sur les records de température à Rome ne remontent pas au-delà de 1862, première année de publication du Bulletin météorologique de l'Observatoire du Collège romain, consultable au catalogue de la Bibliothèque nationale de FranceUn blog italien peu connu, qui cumule à peine plus de 330 abonnés sur Facebook, s'est cependant lancé dans l'exercice d'élargir la base de données, en intégrant des relevés de température non officiels plus anciens. Ce blog mentionne "la température maximale de +42,0°C au 17/07/1841 rapportée dans certaines sources consultées". Mais il précise que ce relevé "est incompatible avec les températures maximales enregistrées simultanément par les autres stations météorologiques", sans toutefois préciser lesquelles. Une affirmation ensuite reprise sur Wikipedia, où le blog est cité comme une source de l'article consacré à la station météorologique du Collège romain.

Un relevé non standardisé

Selon Joël Guiot, paléoclimatologue et directeur de recherche émérite au CNRS, interrogé par franceinfo, il est peu probable, même si pas impossible, qu'il ait fait 42°C à Rome en juillet 1841, car à cette période, "l'Europe connaît un petit âge glaciaire, en raison d'une intense activité volcanique". De plus, "les relevés de température ne sont à peu près fiables qu'à partir de 1950", souligne l'expert. Même si un thermomètre avait enregistré 42°C à Rome en 1841, cette température ne pourrait donc pas être comparée avec les relevés de température actuels.

Car mesurer la température n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Pour obtenir des données standardisées, comparables entre elles, il faut les recueillir dans des conditions spécifiques, grâce à un abri météorologique. "La présence de sources de chaleur, d'ombres portées et le dénivelé du sol peuvent perturber la mesure en créant des rayonnements parasites", explique Météo-France, dans un article consacré aux contraintes d'installation d'un abri météorologique. Ce dernier "doit être placé à 1,50 m au-dessus d'un gazon", illustre encore le paléoclimatologue Joël Guiot.

Vous avez sûrement déjà remarqué une différence de plusieurs degrés entre la température affichée sur une enseigne de pharmacie et la température officielle. Il suffit en effet que le thermomètre de l'enseigne soit en plein soleil, ou au contraire dans une ruelle ombragée, pour que la température relevée soit différente. De plus, en ville, des phénomènes d'îlots de chaleur peuvent changer la température d'une rue à l'autre, en fonction de l'exposition au soleil, des matériaux de la rue, de la végétation présente, etc. "Sur du béton, la température monte. Si vous remplacez l'asphalte par un autre matériau, on peut perdre plusieurs degrés", explique Joël Guiot.

Un réchauffement climatique bien réel

Admettons tout de même qu'il ait pu faire 42°C à Rome en juillet 1841. "Des événements extrêmes, exceptionnels, il a pu y en avoir", reconnaît Antoine Nicault, coordinateur du Groupe régional d'experts sur le climat en région Sud Provence-Alpes-Côte d'Azur (Grec-SUD). Pour autant, "en moyenne, il n'a jamais fait aussi chaud. Actuellement, c'est quasiment tout l'hémisphère nord qui est en vague de chaleur, et cela se reproduit maintenant tous les ans, alerte-t-il. Les vagues de chaleur sont de plus en plus fréquentes, précoces, longues et intenses. Le problème, c'est la tendance à l'augmentation de ces événements extrêmes." Un événement isolé dans le passé ne peut pas, à lui seul, remettre en cause le consensus scientifique, très clairement établi, de l'existence d'un réchauffement climatique.

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Pour ce qui est de l'origine humaine du réchauffement climatique, celle-ci est également très clairement prouvée par les nombreuses études scientifiques et les différents rapports du Giec, le groupe international d'experts sur le climat. "Les effets naturels ne peuvent pas expliquer le réchauffement climatique", insiste Joël Guiot. Un argument souvent mobilisé par les climatosceptiques est par exemple celui du réchauffement à cause de l'activité solaire. Le paléoclimatologue est cependant catégorique : "L'activité du Soleil n'est absolument pas significative pour expliquer le réchauffement climatique." En revanche, les "voitures, cargos et avions", listées par Silvano Trotta, sont bien en partie responsables du réchauffement de notre planète. Les transports étaient à eux seuls à l'origine de 25% des émissions de CO2 dues à la combustion d'énergie dans le monde en 2018, selon des données de l'Agence internationale de l'énergie, citées par le ministère de la Transition écologique.

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