Interview d’Emmanuel Macron dans le magazine "Elle" : "Il y a une forme d’autosatisfaction", dénonce la porte-parole d’Osez le féminisme !

Tenue décente pour les jeunes filles, inégalité salariale, avortement... Le chef de l'État déçoit d'autant plus que, sur la questions des féminicides, grande cause du quinquennat, le manque de moyens mis en place est criant, dénonce la porte-parole de l'association.

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Céline Piques, porte-parle d'Osez le féminisme, sur franceinfo, le 12 novembre 2019. (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

Invitée de franceinfo pour réagir à l’interview donnée par Emmanuel Macron dans Elle jeudi 1er juillet, la porte-parole d’Osez le féminisme !, Céline Piques, a dénoncé une "forme d’autosatisfaction", soulignant le "manque de moyens", dans la lutte contre les violences sexuelles notamment.

franceinfo : Que pensez-vous du féminisme d’Emmanuel Macron ?

Céline Piques : J'ai été un peu déçue. Il y a une forme d'autosatisfaction par rapport à la politique qui est menée, alors que les résultats ne sont pas vraiment là. Les chiffres, en particulier des violences sexistes et sexuelles, ne baissent pas et les chiffres sur les inégalités salariales ne baissent pas non plus. Donc, il y a beaucoup d'autosatisfaction alors que nous, on déplore un manque de moyens généralisés. Et puis des positions avec lesquelles je suis profondément en désaccord, en particulier l’IVG ou la question du racisme, où clairement, on n'est pas du tout sur la même ligne, par rapport à ce qui est dit dans cette interview.

Le chef de l'État est contre l'allongement du délai d'avortement à 14 semaines de grossesse au lieu de 12 semaines, mesure rejetée par le Parlement en février. L'enjeu est d'accompagner beaucoup plus tôt les femmes, dit Emmanuel Macron...

Alors là, j'ai été relativement choquée. Cette proposition de loi, qui vise à renforcer le droit à l'IVG pour qu'il soit réellement accessible pour toutes les femmes, a fait l'objet d'une obstruction parlementaire par les députés de droite, proches de La Manif pour Tous, en février dernier, mais par contre, on attend toujours que ce soit remis au calendrier, sachant que le texte de loi avait déjà été voté par la majorité gouvernementale. Et ensuite, on attend la deuxième lecture de ce texte. Le fait que le président de la République vienne contre un projet qui a déjà été voté en première lecture, c'est choquant et en pratique, on sait bien que rien n'est fait aujourd'hui pour renforcer les centres d’orthogénie. Rien n'est fait aujourd'hui, en particulier dans cette proposition de loi d'allongement des délais, sachant qu'un certain nombre de pays européens sont bien au-delà des 14 semaines. Et quand monsieur Macron parle de traumatisme, pour une femme d'avorter, je ne suis pas sûr. En fait, les femmes vivent différemment leur avortement. Certaines trouvent que c'est un moment difficile, d'autres, le vivent comme une libération.

"Le vrai traumatisme, c'est aujourd'hui qu'une femme en France, 50 ans quasiment après l'ouverture du droit à l'avortement, ne trouve pas de centres d’orthogénie dans les délais légaux et se voit contrainte de devoir subir une grossesse non désirée."

Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme !

à franceinfo

Il est là, le traumatisme. Ce sont 5 000 femmes qui vont à l'étranger et beaucoup qui sont aussi prises de panique à chercher un rendez-vous in extremis avant la fin des délais légaux.

Emmanuel Macron revient aussi sur cette question des crop tops (tee-shirt laissant apparaître le nombril), qu’est-ce-que vous en pensez ?

C'est là où il y a un peu un angle mort dans son analyse. Il parle d'une tenue décente, exigée aussi bien pour les filles que pour les garçons. Mais ça, c'est somme toute assez théorique. Parce qu'en fait, en réalité, ce qu'on a vu dans toutes les polémiques sur les crop tops, c'est que cette tenue décente exigée n'était exigée que pour les filles, en fait. En réalité, les garçons peuvent venir en short extrêmement court, en débardeur qui montrent la moitié de la poitrine. Ça ne pose aucun souci. C'est toujours le défi. Donc, si on n'arrive pas à avoir sur les crop tops, une vision féministe, on passe à côté du sujet.

"C'est toujours les filles qu'on demande de rhabiller."

Céline Piques

à franceinfo

Et là, vraiment, il y a une réflexion à avoir. Et puis, plus généralement, une réflexion sur ce que signifie aussi l'hypersexualisation des adolescentes, et ce que ça veut dire dans leur place difficile, dans leur rapport à leur corps.

Elle est assez longue quand même cette interview d'Emmanuel Macron, il n'y a rien qui va ? Pas même la sécurisation du versement des pensions alimentaires, l'allongement du congé paternité ?

Il revient sur le fait que c'était la grande cause quinquennat mais je vais vous prendre un exemple. Le gouvernement de monsieur Macron, depuis 2017, a vraiment insisté sur la lutte contre les violences conjugales, la lutte contre les féminicides. Et il y a beaucoup d'annonces qui sont faites. Il y a eu le Grenelle des violences conjugales, par exemple. Il y a la possibilité d'avoir des bracelets anti rapprochement, des ordonnances de protection, etc… Et là où je ne suis pas d'accord avec le président Macron, c'est qu'il dit qu'il faut le temps pour la mise en place de ces lois. Les lois sont bonnes en France et je peux le féliciter de ce point-là. Simplement, c'est son application. L'application des lois ne suit pas et ce n'est pas qu'avec une question de temps, c'est une question de moyens.

"Aujourd'hui, on a à peu près une centaine de bracelets anti-rapprochement pour 225 000 femmes victimes de violences conjugales."

Céline Piques

à franceinfo

La semaine dernière, il y a eu un amendement à l'Assemblée nationale, proposant une augmentation de 50 millions pour financer les associations qui accompagnent ces femmes victimes de violences. Ça a été un non. Donc en fait, il n'y a pas de moyens. S'il n'y a pas de moyens au niveau de la police, de la formation des magistrats, ou pour les associations, eh bien ce n'est pas qu'une question de temps, c'est que ça ne suit pas. Et aujourd'hui, on a 3 000 ordonnances de protection en France, contre 30 000 en Espagne.

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