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Qui sont ces irréductibles qui se battent pour sauver les cabines téléphoniques ?

Un amendement adopté au Sénat prévoit la sortie des publiphones du service universel. Cette fois, c'est bel et bien la fin des cabines.

Article rédigé par Fabien Magnenou
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Une cabine téléphonique embrumée à La Batisse, près de Castéra-Verduzan (Gers), le 17 janvier 2013. (PASCAL PAVANI / AFP)

A l'heure des smartphones et des montres connectées, les cabines téléphoniques fleurent bon les épisodes de Navarro ou de Julie Lescaut. Un amendement adopté au Sénat, jeudi 16 avril, va encore accélérer leur démantèlement, explique Europe 1. Pourtant, des communes entières se battent pour les conserver. "Aujourd'hui, on capte", explique le maire de Brissac (Hérault), Jean-Claude Rodriguez, l'oreille collée au portable. "Mais réessayez un peu pendant les orages, vous allez voir."

Depuis deux ans, le maire de cette commune de 600 habitants défend ses trois cabines menacées de dépose. "Certes, personne ne fait la queue devant les cabines. On avait tendance à les oublier. Il a fallu qu'on veuille les enlever pour qu'on se rende compte de leur importance." En décembre, il a même pris un arrêté municipal pour interdire les travaux, afin d'empêcher l'enlèvement des publiphones. Aujourd'hui, l'affaire est devant le tribunal administratif.

Jean-Claude Rodriguez avance un argument de service public, puisque les lignes concernées sont sécurisées, même en cas d'orage, en relation directe avec la gendarmerie. "En prévision des crues centennales, on vient de nous installer une sirène en haut du clocher, mais par contre, on nous enlève les cabines, qui sont les seules lignes à fonctionner en cas d'orage" et donc, a fortiori lors d'une catastrophe naturelle.

"Je trouve qu'il coûte cher, le symbole"

"C'est vrai, mais dans ce cas, pourquoi ne pas installer un numéro d'urgence dédié à la mairie, sous forme de téléphone public d'urgence ?", estime le député PS du Gard Fabrice Verdier. A l'automne dernier, il a remis un rapport parlementaire pour proposer le démantèlement des cabines, afin de financer le développement des réseaux 2G et 3G. Lui-même à la tête d'une mairie, à Fons-sur-Lussan (Gard), il s'explique : "Si la couverture mobile est assurée, j'accepterai la disparition de la cabine, utilisée en moyenne 38 secondes par jour".

"La dernière fois que je suis entré dans une cabine, c'était il y a une vingtaine d'années", poursuit le député-maire, sans autre forme de nostalgie. "Je trouve qu'il coûte cher, le symbole, pour la mise aux normes." Selon lui, il faut toutefois que le maire donne son accord pour envisager un retrait. Pas question, donc, de fixer une date-butoir pour la dépose de toutes les cabines.

Aujourd'hui, il est de plus en plus rare de croiser l'un de ces 70 000 parallélépipèdes gris sur le trottoir. Une loi protège pourtant les derniers publiphones – leur petit nom dans le jargon administratif. Au nom du service universel des télécoms, en effet, France Telecom a l'obligation de proposer au moins une cabine fonctionnelle dans les communes de plus de 1 000 habitants.

L'Autorité de régulation des télécoms (Arcep), elle, brandit la facture. L'entretien des cabines coûte environ 12 millions d'euros par an, pour une utilisation moyenne d'une minute par jour. La situation n'est plus tenable, explique-t-elle dans un avis publié le 3 janvier, d'autant que "des investissements importants devront être consentis dans les prochaines années" pour maintenir en état des publiphones qui ne sonnent plus.

L'amendement adopté au Sénat prévoit "la modernisation du service universel, par la suppression de sa composante 'publiphonie'". Le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron, a fixé une condition, toutefois : "Tant que les obligations de couverture [de mobiles] ne sont pas garanties, les opérateurs ne pourront pas réduire leurs investissements dans la publiphonie." Aujourd'hui, quelque 170 communes n'ont toujours pas de services mobiles, contre 3 000 en 2003.

Dans les villes, les cabines prennent des airs de cabinets

A en croire une enquête menée à Paris par le site Streetpress, certains utilisent encore les cabines téléphoniques par économie, d'autres par refus ou désintérêt du portable. Souvent dégradés et couverts de tags, les publiphones urbains vieillissent mal.

Mais dans certains cas, leur disparition peut poser problème. "Il y a de moins en moins de cabines téléphoniques en ville", regrette un sans-abri accueilli par le 115, cité dans le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre. "Quand on est à la rue, c'est difficile d'avoir un téléphone portable et de trouver où le recharger régulièrement." Ainsi, en 2014, 20% des bénéficiaires d'Emmaüs connect – un programme de l'association dédié à l'insertion par le numérique – n'avaient pas accès à un portable, selon son directeur, Jean Deydier. Pourtant, ce n'est pas le cœur du problème, expliquait-il alors à l'AFP. "Quand bien même les cabines téléphoniques peuvent dépanner, notre sujet, c'est l'équipement en téléphonie mobile" de tous.

Reste enfin la tribu des nostalgiques et des télécartophiles. Claude Mercadier possède plus d'un million de cartes et organise chaque année un Salon international à Houilles (Yvelines). "Vous savez, tout le monde n'a pas de GSM. Et puis, comment faire quand il y aura une grande panne, comment vont faire les gens ? Moi, j'ai toujours une carte pleine." Vendues jusqu'en avril 2014, les dernières cartes d'Orange sont valables jusqu’au 28 février 2016. Mais ensuite, ce sera bel et bien fini.

"La passion des gens est tombée, c'est fini. Ajourd'hui, nous ne sommes plus que 5 000 collectionneurs environ. J'ai beaucoup de regrets. Les cabines, c'était convivial. J'avais un copain qui passait son temps dedans, à consommer des cartes entières dans des jeux téléphoniques." Chez nos voisins belges aussi, la fin des publiphones entraîne une pointe de nostalgie. Alors qu'il ne reste plus qu'une centaine de cabines dans le pays, la chaîne RTBF lance d'ailleurs un appel pour recueillir les anecdotes des nostalgiques. "On y fumait nos premières cigarettes", se souvient l'un d'eux, tandis qu'un autre repense aux "enfants qui ne peuvent s'empêcher de décrocher le cornet dès qu'ils passent devant une cabine".


Alors qu'à New York et au Royaume-Uni, les cabines téléphoniques sont reconverties en points wifi, elles seront détruites en France. Dommage, elles auraient pu servir de bibliothèque ou d'aquarium. Rien ne semble pouvoir sauver ces petits bouts d'histoire. En octobre dernier, la secrétaire d'Etat au Numérique, Axelle Lemaire, n'a pas laissé planer le doute : "Les cabines téléphoniques ont vécu."

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