Prison et pauvreté : ce que révèle l'enquête menée par Emmaüs et le Secours catholique sur la "criminalisation de la misère"

Les deux associations caritatives relèvent que les "personnes pauvres sont massivement surreprésentées en prison" et que la détention les précarise davantage encore.

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Un surveillant pénitentiaire patrouille dans le quartier des femmes de la prison des Baumettes, le 26 octobre 2018, à Marseille. (CHRISTOPHE SIMON / AFP)

"Au dernier barreau de l'échelle sociale, la prison." Sous ce titre explicite, Emmaüs et le Secours catholique dénoncent le cercle vicieux entre pauvreté et prison, dans une enquête publiée lundi 11 octobre. Pour cette étude, plus de 1 100 détenus et d'anciens détenus ont répondu à un questionnaire ou à des entretiens individuels ou collectif. Le résultat met en lumière un "problème structurel" à l'origine du lien entre prison et pauvreté, ainsi qu'un "processus de criminalisation de la misère".

Ce rapport dresse trois constats majeurs : "les personnes pauvres sont massivement surreprésentées en détention", "la prison accroît la pauvreté et agit comme un accélérateur de précarisation" et les conditions de sortie de prison "exposent les personnes les plus vulnérables à une précarité économique et sociale encore plus importante", ce qui favorise la récidive. Voici ce qu'il faut retenir de cette enquête.

Les personnes pauvres surreprésentées en prison

La proportion de personnes sans emploi et sans domicile fixe parmi les détenus est bien supérieure à la moyenne en France. "Seule la moitié des personnes interrogées étaient en situation d'emploi avant leur incarcération, quand les deux tiers de la population française le sont", note le rapport. "Près d'un tiers ont des situations d'hébergement précaires", relève encore l'étude. Le manque de formation est également massif.

"35% des personnes détenues interrogées ne possèdent aucun diplôme, contre 14% dans la population générale. Ce taux atteint 56% chez les 17-27 ans."

Emmaüs et le Secours Catholique

dans leur étude "Au dernier barreau de l'échelle sociale, la prison"

"Les personnes détenues qui se trouvaient en situation d'emploi avant leur incarcération avaient des statuts globalement plus précaires que le reste de la population française", remarquent encore les auteurs de l'étude. "Tandis qu'en population générale près de 75% des personnes en emploi bénéficient d'un contrat à durée indéterminée (CDI), seuls 45% des détenus relevaient de ce statut avant leur entrée en détention."

Même si elles sont moins nombreuses que les hommes à être incarcérées, les femmes sont particulièrement touchées : "35% d'entre elles sont sans emploi (contre 27% des hommes)". A noter : avant leur incarcération, les détenus étrangers travaillaient davantage, en proportion, que les Français. "Les répondants de nationalité étrangère sont moins souvent sans activité professionnelle que les détenus de nationalité française (24% de détenus étrangers étaient sans emploi avant leur incarcération, contre 30% des détenus français). Ils sont également bien plus nombreux à avoir exercé une activité non déclarée". Enfin, "les tranches d'âge les plus touchées par le chômage sont les 17-27 ans et 28-38 ans : un tiers de chacune de ces tranches d'âge était sans emploi avant l'incarcération".

La prison accélère la précarisation

L'offre de travail en prison est totalement insuffisante, observe l'étude. "Seuls 38% des personnes détenues disposent d'un salaire", précise-t-elle, et moins d'un quart "ont accès à un emploi en raison de la faiblesse de l'offre et de la surpopulation". Les salaires sont beaucoup plus faibles que le minimum légal : ils "varient de 20 à 45% du smic, soit de 2,05 euros à 4,61 euros de l'heure, et la durée moyenne hebdomadaire du travail aux ateliers est de dix-sept heures". Un détenu interrogé pour l'étude témoigne d'une rémunération plus faible encore.

"Le travail en cellule, c'est censé être rémunéré 4,15 de l'heure (...) Sauf que dans les faits, on était payés à la pièce. Et quand vous êtes payés à la pièce pour un carton de 1 000 pièces, le plus cher c'était 40 euros brut. Sauf que pour faire ces 40 euros bruts, il vous faut 25 heures (...) Vous gagnez à la fin 1,70 net de l'heure."

Un détenu

cité dans l'enquête d'Emmaüs et du Secours catholique

Parmi les recommandations formulées par les associations figurent deux propositions sur le sujet : augmenter "massivement l'offre de travail en prison" et "rapprocher la rémunération minimale de celle de l'extérieur à tâche équivalente". "Si 45% des personnes interrogées estimaient être en situation de pauvreté avant leur incarcération, cette proportion s'élève à 70% au cours de la détention", assène le rapport.

A cette pauvreté s'ajoute le manque de formation, d'activités culturelles et de sport : "Moins d'un quart (des personnes détenues ayant répondu) participent à des activités socio-culturelles et une sur cinq seulement a accès au sport." Beaucoup des répondants sont totalement coupés de l'extérieur : "un quart des personnes interrogées n'a aucun contact téléphonique ou épistolaire" et "40% des répondants ne reçoivent aucune visite". Sans surprise, "ces difficultés ont été encore aggravées au cours de la crise de Covid-19".

Mal préparées, les sorties de prison favorisent la récidive

Les conditions de sortie sont très mal préparées, estiment encore les deux associations. En s'appuyant sur des travaux antérieurs de chercheurs, ils soulignent le rôle majeur des aménagements de peine.

"Les sorties dites 'sèches' sont des facteurs aggravants de la récidive : 63% des personnes qui ont été libérées en fin de peine sans avoir bénéficié d'un aménagement de peine ont été recondamnées par la justice dans les cinq ans."

Emmaüs France et le Secours catholique

dans leur étude sur la prison et la pauvreté

Néanmoins, "trois quarts des personnes détenues sortent de prison sans aménagement". "J'ai peur d'être libéré et de me retrouver SDF. J'ai peur d'être libéré et encore une fois de retomber à Fleury parce que je suis à la rue, sans occupation, travail, ni stabilité et équilibre", témoigne l'une d'elles. A leur sortie de prison, "seuls 25% déclarent disposer d'un logement stable et autonome en vue de leur libération". Par ailleurs, "26% n'ont aucune solution d'hébergement".

Pour enrayer ce cercle vicieux entre pauvreté et incarcération, Emmaüs et le Secours catholique recommandent de développer massivement les alternatives à l'incarcération, de "sortir collectivement d'un paradigme purement répressif" et de développer les aménagements de peine.

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