Maltraitances dans les Ehpad d'Orpea : "Il y avait un sentiment d'impunité", accuse l'auteur de l'enquête

D'après Victor Castanet, auteur d'une enquête sur des maltraitances dans les Ehpad du groupe Orpéa, "il était facile [pour les établissements] de passer les contrôles" réalisés par les autorités administratives.

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Une personne âgée dans un Ehpad proche de Montpellier (Hérault), le 7 mai 2020 (illustration).  (GUILLAUME BONNEFONT / MAXPPP)

Le groupe Orpéa a mis en place "un système d'optimisation et de réduction des coûts, dans lequel la rentabilité est le seul critère", a dénoncé sur franceinfo mardi 25 janvier Victor Castanet, auteur du livre-enquête Les Fossoyeurs. Dans cet ouvrage, qui doit paraître mercredi chez Fayard, le journaliste met en cause le leader mondial des Ehpad et des cliniques privées, décrivant un système où les soins d'hygiène, la prise en charge médicale, voire les repas des résidents sont "rationnés" pour améliorer la rentabilité de l'entreprise, alors que les séjours sont facturés au prix fort. "Le groupe savait comment prendre des mesures de correction avant les contrôles", a assuré Victor Castanet sur franceinfo.

Mardi, sur franceinfo, Laurent Garcia, cadre infirmier qui a travaillé huit mois dans une maison de retraite du groupe à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), a dénoncé un système "intenable", dans lequel "on s'occupe mal" des résidents. "Nous sommes choqués", a réagi de son côté le directeur général des Ehpad Orpéa, Jean-Christophe Romersi. "Ce qui est démontré de l'entreprise comme un système est absolument faux. Bien sûr, nous ne sommes pas infaillibles. Il peut y avoir des dysfonctionnements", mais "nous sommes ouverts à la dicussion", assure-t-il.

franceinfo : Qu'est-ce qui est à l'origine de votre enquête ?

Victor Castanet : Cette enquête, qui a duré trois ans, prend son point de départ après des alertes de personnels soignants, qui m'ont raconté des dysfonctionnements dans l'un des établissements du groupe Orpéa. Il fait partie des plus luxueux et des plus chers de France. Il se situe à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) et coûte entre 7 000 et 12 000 euros par mois. À la suite de ces alertes, je suis allé voir dans toute la France d'autres établissements, d'autres directeurs, qui m'ont raconté les mêmes dysfonctionnements au niveau du personnel et des rationnements sur les produits de santé.

Quels produits sont touchés par ces rationnements ?

Ce sont des rationnements sur les couches que doivent porter les résidents. Il y avait des consignes claires de la part de la direction générale, de ne pas dépenser plus de trois changes par jour. Le personnel soignant et les directeurs des résidences n'ont pas de marges de manœuvre. Ils doivent suivre des consignes édictées par le siège et la direction générale.

Orpéa possède 220 Ehpad en France, plus de 1 000 dans le monde. Cette réussite s'est-elle faite aux dépens des résidents ?

C'est ce que me rapportent les 250 personnes que j'ai interrogées pour l'écriture de ce livre, dont certains en leur nom. Ils me racontent un système d'optimisation et de réduction des coûts, dans lequel la rentabilité est le seul critère. Un groupe privé doit pouvoir générer de l'argent, c'est normal. Mais quand c'est le seul critère et que les critères de qualité sont quasiment absents des discussions, vous avez des dérives.

Que disent les familles ?

Elles me racontent des situations de maltraitance. Beaucoup ont alerté des agences régionales de santé, des conseils départementaux et, malheureusement, n'ont pas été beaucoup entendues. J'ai des témoignages de membres hauts placés du groupe qui me racontent la supériorité du privé sur le public, le sentiment d'impunité et le fait que c'était facile de passer les contrôles réalisés par les ARS ou les conseils départementaux. Le groupe était prévenu en amont, parfois trois semaines à un mois avant, et il savait comment prendre des mesures de correction avant les contrôles.

La France est-elle maltraitante avec les personnes âgées ?

Je n'ai pas enquêté partout, dans tous les groupes. Je sais qu'il y a des groupes privés qui fonctionnent bien et des groupes publics qui fonctionnent bien. Je ne veux pas jeter l'opprobre sur tout un secteur. Qu'on soit dans les groupes privés à la recherche de rentabilité c'est normal, mais il y a des limites à ne pas dépasser, notamment vis-à-vis de la réglementation et du cadre légal. Il y a des groupes privés qui travaillent excessivement bien et ont des valeurs. Il y en a d'autres dans lesquels ce n'est pas le cas.

Orpea rejette ces accusations et ces constats. Avez-vous eu des contacts avec eux ?

J'ai contacté Orpéa à plusieurs reprises. Évidemment, ils ont été tenus au courant de mon enquête et je leur ai proposé une rencontre. Je leur ai envoyé une série de 60 questions précises sur tous les aspects de mon livre mais le groupe a refusé de me répondre.

Espérez-vous que ce sujet s'impose, notamment pendant la campagne pour l'élection présidentielle ?

C'est tout l'objectif de ce livre et des témoignages que j'ai obtenus. Cela fait des années, voire des décennies, que les familles attendent qu'il y ait un changement dans ce secteur, une loi grand âge dont on a beaucoup parlé, qu'on modifie le système de contrôle et de financement. Le but c'est que ça crée un électrochoc dans l'opinion publique, que les pouvoirs publics et les hommes politiques s'en saisissent parce que je pense que c'est un sujet transpartisan, qui nous concerne tous.

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