ENQUETE FRANCEINFO. "On est obligés de franchir la ligne jaune" : des militants de Greenpeace racontent comment ils mènent leurs actions chocs dans les centrales

Vingt-deux activistes antinucléaire  sont jugés, le 17 mai, pour s'être introduits sur le site de Cruas (Ardèche). Des militants de Greenpeace habitués à de telles actions nous expliquent ce qui les pousse à prendre de tels risques.

Des gendarmes font face à des militants de Greenpeace qui se sont introduits dans la centrale nucléaire de Cattenom (Moselle), le 12 octobre 2017.
Des gendarmes font face à des militants de Greenpeace qui se sont introduits dans la centrale nucléaire de Cattenom (Moselle), le 12 octobre 2017. (ALEXANDRE MARCHI / MAXPPP)

Des comètes lumineuses colorées percent l'obscurité dans laquelle est plongée la centrale nucléaire de Cattenom (Moselle), le 12 octobre 2017. Des militants de Greenpeace ont réussi à pénétrer dans la centrale nucléaire et tirent des feux d'artifice au pied de la piscine de refroidissement. La scène est filmée et, sur les images, on distingue des gendarmes impuissants, de l'autre côté de la barrière où se trouvent les militantsPour Greenpeace, l'objectif est atteint : montrer les failles dans la sécurité des centrales nucléaires.

Selon EDF, cette action n'a pas eu "d'impact sur la sûreté des installations". "Le peloton spécialisé de la gendarmerie nationale a interpellé les militants en moins de huit minutes", s'est félicité Georges Bos, le directeur de cabinet du préfet de la Moselle.

Jeudi 28 juin, le tribunal correctionnel de Privas (Ardèche) rendra sa décision concernant le sort de vingt-deux activistes antinucléaires, jugés pour s'être introduits sur le site de Cruas (Ardèche). Les huit militants mobilisés à Cattenom ont eux été condamnés, le 27 février, à des peines allant de cinq mois de prison avec sursis à deux mois ferme, une première dans l'histoire de Greenpeace France. Franceinfo avait rencontré certains des participants à cette opération avant le procès, pour connaître le profil de ces écologistes qui mènent ces actions coups-de-poing et comprendre ce qui les pousse à prendre de tels risques.

"Nous sommes des citoyens lambda"

Coralie nous donne rendez-vous sur le Vieux-Port de La Rochelle (Charente-Maritime), dans un restaurant bio, où tout est local. "Autant essayer de mettre en pratique mes convictions", sourit cette femme de 32 ans aux yeux bleus pétillants. Sa conscience écologique lui a été léguée dès le berceau. "Ma grand-mère a monté une épicerie bio, à Mâcon, dès 1969 et ma mère y a travaillé pendant des années. J'ai été initiée très tôt aux questions de la santé et de l'environnement", rapporte-t-elle.

Après avoir travaillé pour des associations de protection de l'environnement en région parisienne, celle qui suit actuellement une formation de matelot n'a rien d'une paramilitaire surentraînée. "Les gens qui s’introduisent dans les centrales sont des citoyens lambda. Ils ont des métiers. Ce ne sont pas des commandos", confirme Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace France. 

Coralie, militante de Greenpeace, à La Rochelle (Charente-Maritime), le 9 février 2018.
Coralie, militante de Greenpeace, à La Rochelle (Charente-Maritime), le 9 février 2018. (CAROLE BELINGARD / FRANCEINFO)

"Il faut sortir du fantasme de l'activiste légionnaire. On est Monsieur et Madame Tout-le-monde. Je ne tire aucune gloire personnelle à faire une action. D'ailleurs, je ne le crie pas sur les toits. J'en parle juste à ma mère et à mon mari, confie Coralie. A ma place, cela aurait pu être d'autres militants. On est interchangeables. Ce que l'on porte avant tout, c'est le sujet, la cause."

Autant oublier aussi le cliché du militant qui veut sauver le monde tout seul. Pour devenir "activiste" au sens où ils l'entendent, c'est-à-dire participer à une action, telle que rentrer dans une centrale nucléaire, il faut mettre son ego de côté.

Pour être un activiste, il ne suffit pas d’être un héros. Ce n’est pas MacGyver ou James Bond.Xavier Renouà franceinfo

"Ce sont des actions non-violentes. Et la non-violence permet à tout un chacun d’agir. Il y a des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes", poursuit cet ancien chargé de campagne nucléaire, qui a quitté Greenpeace au milieu des années 2000 pour fonder le collectif Les Désobéissants. Tous les activistes sont également des bénévoles. Yannick Rousselet insiste sur "l'engagement citoyen et la démarche individuelle". "Au dernier moment, ils peuvent décider de ne pas y aller", ajoute-t-il. Greenpeace ne manque pas de candidats pour être activistes. Les demandes sont d'ailleurs bien supérieures aux besoins.

"On ne fait pas ces actions de gaieté de cœur"

Mais avant d'être activistes à Greenpeace, Coralie et les autres sont avant tout des militants de base de l'organisation, souvent de longue date. Coralie a adhéré au groupe local de Lyon alors qu'elle n'avait que 19 ans. Maxime, cadre supérieur, fait partie du groupe qui s'est introduit à Cattenom. Lui milite chez Greenpeace depuis onze ans. "A 24 ans, j’ai d’abord adhéré à un groupe local à Bordeaux. Au départ, je tenais des stands, je distribuais des tracts, je faisais signer des pétitions, explique-t-il à franceinfo. Assez rapidement j’ai ressenti l’envie et le besoin d’aller plus loin pour faire bouger les lignes, de 'passer la seconde'. Et j’ai vu que cela pouvait passer par des actions directes et non-violentes."

Si Greenpeace mène régulièrement des opérations spectaculaires, l'organisation joue aussi le jeu institutionnel. Elle reste l'une des interlocutrices privilégiées des pouvoirs publics. "On compose entre expertise et dénonciation", expose Yannick Rousselet, pour qui l'un ne va pas sans l'autre. Greenpeace a ainsi remis un rapport à l'Etat sur la sécurité nucléaire, avant de s'introduire dans la centrale nucléaire de Cattenom.

Des beaux rapports, il y en a plein les tiroirs, mais, à un moment, l’Etat a besoin d’un rapport de force.Yannick Rousseletà franceinfo

"Ces actions, on ne les fait pas de gaieté de cœur, mais on est obligés de franchir la ligne jaune. L’action permet de montrer une détermination", ajoute-t-il. Grâce à l'intrusion à Cattenom, le message du risque sécuritaire pesant sur ce site nucléaire est devenu beaucoup plus concret. Et l'utilisation de feu d'artifice n'a pas été décidée au hasard.

"Même à partir de l'extérieur, où on était pour des prises de vue, soit à moins de 100 m de ces piscines, une personne, qui serait mal intentionnée avec certaines armes, aurait des facteurs de chances extrêmement élevées de percer ces piscines", constate Yannick Rousselet, dans le documentaire Sécurité nucléaire : le grand mensonge, diffusé sur Arte. On y entend également les activistes s'étonner eux-mêmes de la facilité avec laquelle ils ont pénétré sur le site. Quatre mois après cette intrusion, une commission parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires a été ouverte, début février. "Une réussite" pour l'ONG.

"Il faut être pédagogue et zen"

Mais une action coup-de-poing ne s'improvise pas. "A Greenpeace, dans chaque département, il y a des chargés de campagne qui déterminent la stratégie politique et il y a le 'service action' qui détermine les actions en fonction des demandes des chargés de campagne. Elles sont ensuite validées par la hiérarchie", détaille Xavier Renou.

Les activistes arrivent, eux, au terme de ce processus de préparation. Mais il n'y a pas de camp d'entraînement intensif. "On n'est pas là, pendant un mois avant l'action, à vivre ensemble dans un bunker, ce n'est pas du tout cela", affirme Coralie. Néanmoins, les participants suivent des formations de deux jours, appelées "basic action training". La gestion de l’image est au cœur des apprentissages. Car les activistes sont, avant tout, des représentants de l'organisation. "Il faut donc veiller à son comportement", rappelle Xavier Renou. Des jeux de rôle sont notamment organisés.

On apprend à ne pas crier, à ne pas courir, car sinon cela provoque en face une escalade et on passe de la raison à l’émotion.Xavier Renouà franceinfo

Des enseignements mis en pratique à Cattenom. "Quand on est face à un vigile ou des forces de l'ordre, on est estampillé Greenpeace, on explique tout de suite ce que l’on est en train de faire et on se met à leur disposition. En face, la personne, du coup, ne monte pas dans les tours, il faut être pédagogue et zen", rapporte Maxime.

Certaines actions nécessitent néanmoins des compétences supplémentaires. Cela a été le cas notamment lors de l'intrusion d'activistes de Greenpeace dans la centrale nucléaire de Cruas, en Ardèche, fin novembre 2017, deux mois à peine après Cattenom. "Il fallait grimper, donc dans les activistes, il y avait un alpiniste et une personne spécialisée dans les travaux publics", explique Yannick Rousselet.

On n'en saura pas beaucoup plus sur les méthodes. Une certaine culture du secret est nécessaire au bon déroulement de leurs actions. Et surtout pas question pour les membres de Greenpeace de fournir un "mode d'emploi" pour pénétrer dans un site interdit. Car, pour eux, l'objectif est de dénoncer les failles sécuritaires des centrales nucléaires, pas de donner le chemin à suivre à des personnes mal intentionnées. 

"J'assume ce rôle de lanceur d'alerte"

Des mauvaises intentions, Coralie assure qu'elle n'en avait pas au moment où elle a participé à l'intrusion de Cattenom. Et pourtant, elle a dû en répondre devant la justice. Deux semaines avant le procès, l'anxiété commençait déjà à se faire ressentir. "J'aborde cela avec beaucoup de gravité", confiait alors l'activiste.

Si Greenpeace est poursuivie en tant que personne morale, chaque activiste prend à titre personnel des risques judiciaires. D'autant que l'arsenal législatif contre les intrusions dans les centrales nucléaires s'est durci. La loi de Ganay, du nom du député des Républicains du Loiret, publiée au Journal officiel en juin 2015, prévoit des peines plus lourdes pour ce délit : jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende. Les écologistes ont dénoncé à l'époque "un texte anti-Greenpeace", comme le relaie Le Monde. Pas de quoi les décourager pour autant.

Avant de mener une action, chaque activiste est ainsi informé du cadre législatif et des risques de poursuites judiciaires. "Je l'ai fait en parfaite connaissance de cause. Je sais que je m’expose à un article de loi pour rentrer dans un site interdit. Mais je suis convaincu que ce que je fais est juste et d’intérêt public. J’assume ce rôle de lanceur d’alerte", justifie Maxime. Pour Coralie aussi, il s'agit d'un geste mûrement réfléchi.

Les risques que je prends sont moindres que les risques que fait courir le nucléaire.Coralieà franceinfo

Mais jusqu'où aller pour défendre une cause ? "La limite intangible, c’est la non-violence", tranche Yannick Rousselet. L'organisation estime qu'elle prend aussi ses responsabilités en ne communiquant pas d'informations sensibles qui pourraient représenter une menace pour la sécurité des sites qu'elle pénètre illégalement. Par exemple, avant son action dans la centrale nucléaire de Cattenom, Greenpeace a rendu aux autorités un rapport, où elle étudie dans le détail différents scénarios pouvant viser les centrales de l'Hexagone, comme une attaque terroriste. Mais seule une version, expurgée des éléments confidentiels, a été dévoilée au grand public.