Bure : les deux grands défis de l'enfouissement des déchets nucléaires

Le site, à cheval sur la Meuse et la Haute-Marne, doit accueillir, en 2025, une structure de stockage profond de déchets radioactifs. Ils resteront dangereux pendant au moins 100 000 ans. 

Un employé montre une alvéole dans laquelle doivent être stockés des déchets radioactifs, sur le site du laboratoire souterrain de l\'Andra, à Bure (Meuse), le 28 juin 2011. 
Un employé montre une alvéole dans laquelle doivent être stockés des déchets radioactifs, sur le site du laboratoire souterrain de l'Andra, à Bure (Meuse), le 28 juin 2011.  (JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP)

Il y a 100 000 ans, l'Homo sapiens ne connaissait que les outils en pierre, et cohabitait avec l'homme de Néandertal. Aurait-il pu imaginer que ses descendants maîtriseraient un jour l'énergie nucléaire ? C'est ce vertigineux saut dans le temps que doivent faire les scientifiques chargés de définir comment protéger les générations futures de nos déchets les plus radioactifs, ceux qu'il faut isoler pendant au moins 100 000 ans.

Face à ce défi, la solution choisie par la France est l'enfouissement des déchets : la construction d'un site de stockage profond, Cigéo, devrait débuter en 2020 sur le site de Bure, dans la Meuse. Il devrait accueillir ses premiers déchets en 2025. Mais le projet ne fait pas l'unanimité et des opposants se manifestent depuis plusieurs années maintenant.

Toutefois, l'opposition politique est le moindre des problèmes posés par les déchets radioactifs. Francetv info vous explique les deux défis que les scientifiques doivent résoudre.

Comment s'assurer que les débris resteront enfouis pendant 100 000 ans ?

Pour isoler des déchets radioactifs pour une si longue période, aucun bâtiment n'est adapté. Les plus vieilles constructions humaines n'ont qu'un dixième de l'âge que devra atteindre un site de stockage de déchets radioactifs de haute activité, ou de moyenne activité à vie longue, les deux types de déchets que doit accueillir le site de Bure. "On estime la durée de vie d'un entrepôt à une centaine d'années. Dans tous les cas, il faudrait le renouveler", explique Sébastien Farin, directeur adjoint de la communication et du dialogue avec la société de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Or, le site de stockage doit répondre à un principe de "sécurité passive" : garantir la sûreté pour les déchets sans qu'aucune intervention humaine soit nécessaire, car personne ne sait à quoi ressemblera le monde dans 100 000 ans.

"L'’idée a été de trouver un milieu géologique qui présente des conditions favorables, pour y placer les déchets", explique Sébastien Farin. Ce n'est pas la structure qui sera construite à 500 mètres de profondeur, à Bure, qui isolera les résidus, mais bien la roche elle-même. "La couche d'argile dans laquelle ils seront placés est stable depuis 140 millions d'années", indique-t-il. A l'échelle du temps géologique, 100 000 ans passeront en un clin d'œil.

Pas question, bien sûr, de déverser des déchets radioactifs à même la roche : ils seront entourés de couches de verre, d'inox, et placés dans des conteneurs en acier, dans des tunnels en béton. Un emballage qui ralentira encore davantage le mouvement des déchets, mais qui ne durera pas éternellement : il sert surtout à pouvoir manipuler cette matière avant que le tunnel ne soit définitivement scellé et son entrée recouverte, après 100 à 150 ans d'exploitation, estime l'Andra.

Pour garantir la sécurité des déchets, les concepteurs du site doivent aussi prendre en considération les risques extérieurs : "les séismes, l'érosion, ou même le risque d’intrusion", énumère Sébastien Farin. C'est ce qui inquiète opposants aux projets : ces évènements sont imprévisibles et on ne peut pas les exclures, surtout sur une période de 100 000 ans. L'Andra assure que l'essentiel avant tout d'évaluer les conséquences de ce type d'incident sur la radioactivité : en "situation dégradéeles études montrent que l’impact du stockage resterait inférieur à 0,25 millisievert" par an, promet l'agence, soit 10 fois moins que l'exposition moyenne d'un Français à la radioactivité naturelle. On sait aussi qu'au bout de dizaines de milliers d'années, une petite partie de la radioactivité piégée dans la roche finira par remonter à proximité de la surface : là encore, le directeur adjoint de la communication de l'Andra assure que ce sera à de faibles niveaux, qui ne seront pas dangereux pour l'homme. 

Comment avertir les générations futures du danger ?

Les déchets radioactifs sont dangereux. Chacun le sait aujourd'hui, mais comment être sûr que les générations futures comprendront ce danger ? "A court ou moyen terme, des solutions existent pour préserver cette mémoire", pointe Sébastien Farin. Parmi eux, le papier permanent, un support physique préservable pendant plusieurs siècles, sur lequel sont retranscrites les informations nécessaires, que l'Andra conserve sur le site de Bure et aux Archives nationales. L'organisme a aussi mis en ligne la "mémoire" du Centre de stockage de la Manche : tous les documents dont les décideurs locaux et nationaux auront besoin pour prendre d'éventuelles décisions concernant ce site, qui a accueilli des déchets faiblement et moyennement radioactifs jusqu'en 1994.

Mais comment s'adresser aux civilisations qui pourraient découvrir un site de stockage dans 10 000, 50 000 ou 100 000 ans ? C'est la question qui taraude les scientifiques interrogés dans le documentaire Into Eternity, en 2010, consacré à l'équivalent finnois du site de Bure, dont la construction doit s'achever en 2020 à Onkalo. Si on ne comprend toujours pas entièrement la raison d'être des pyramides, pourquoi nos descendants ne verraient-ils pas dans ces sarcophages de béton un temple religieux ou la cachette d'un trésor ? Le lieu doit rester sûr, même dans le cas où cette connaissance se serait perdue.

Les scientifiques finlandais pensent que \"Le Cri\", du peintre norvégien Edvard Munch, pourrait transmettre aux générations futures l\'idée que le site sur lesquel se trouve la représentation est dangereux.
Les scientifiques finlandais pensent que "Le Cri", du peintre norvégien Edvard Munch, pourrait transmettre aux générations futures l'idée que le site sur lesquel se trouve la représentation est dangereux. (CARL COURT / AFP)

Un projet propose de recouvrir le site de plusieurs monolithes portant des inscriptions dans les six langues officielles des Nations unies. Mais qui parlera ces langues dans 100 000 ans ? Alors, les Scandinaves ont imaginé des paysages "qui font sentir que c'est un lieu mauvais et inhospitalier", un labyrinthe de blocs monumentaux ou un champ recouvert d'immenses épines. "Nous nous sommes aussi intéressés au tableau d'Edvard Munch, 'Le Cri'. (...) Il illustre le désespoir, et il est clair pour celui qui l’observe que ce n’est pas quelque chose de positif." 

Des questions auxquelles réfléchit aussi l'Andra, dont les ingénieurs discutent aussi bien avec des historiens, des archéologues, que des artistes. Sébastien Farin cite notamment Cécile Massart, une peintre belge qui se consacre à transmettre la mémoire des dangers des déchets radioactifs. Les pistes sont nombreuses, et les sites de Bure et d'Onkalo porteront sans doute plusieurs messages différents, car "il n'y a pas de solution miracle". Mais ces inscriptions ne seront nécessaires que lorsque les sites seront scellés : les scientifiques ont encore plus d'un siècle devant eux pour décider comment communiquer à travers les âges.