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Reportage Pride des banlieues : "On n'est pas là juste pour faire du bruit", prévient la communauté queer des quartiers populaires

Deux semaines avant la marche des fiertés de Paris, la deuxième pride des banlieues défilera ce samedi à Saint-Denis pour défendre les droits LGBTQIA+. Une manifestation qui porte des revendications spécifiques à ces territoires comme l'accès la santé, au logement et la lutte contre le racisme.

Article rédigé par Valentine Joubin
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Gilliane Coudray (à gauche), militante de la Pride des banlieues et Yanis Khames (à droite), porte-parole du mouvement. (VALENTINE JOUBIN / RADIO FRANCE)

"Bonjour, est-ce que je peux vous laisser des tracts pour la Pride des banlieues ?" Sarah Aissaoui, 24 ans, n'hésite pas quand elle s'adresse à ce restaurateur de Pantin, lundi 23 mai. La réponse est cordiale : "Oui, bien sûr, pas de problème". Dans les commerces ou dans la rue, cette habitante de Saint-Denis a toujours le sourire pour parler de cette Marche des fiertés qui défilera dans sa ville samedi 4 juin, trois semaines avant celle de Paris. La première édition avait réuni, selon ses organisateurs, 3 000 personnes.

Depuis un mois et demi, la jeune consultante parcourt la Seine-Saint-Denis pour "montrer que la communauté LGBTQIA+ [lesbienne, gay, bisexuel, transgenre, queer, intersexe, asexuel et autres] existe ici aussi""On a fait Montreuil, on a fait La Courneuve, on est allés jusqu'à Epinay, on a fait Saint-Ouen, on a fait Aubervilliers, liste-t-elle. On essaye de ratisser large et vraiment de privilégier le 93 qui est le cœur de notre Pride des banlieues. Sincèrement, on a eu de bonnes sessions de tractage avec des gens plutôt ouverts, pas d'hostilité. Ça incite vraiment à aller vers tout le monde."

Erwan Passey (à gauche), Sarah Aissaoui (au centre) et Perrine Malnoy (àdroite), distribuent des tracts pour la Pride des banlieues dans les rues de Pantin, lundi 23 mai 2022. (VALENTINE JOUBIN / RADIO FRANCE)

C'est un des messages de ce collectif né à Saint-Denis : les habitants des quartiers populaires ne sont pas plus hostiles à la communauté queer que le reste de la France. Yanis Khames, 23 ans, porte-parole de la Pride et co-créateur de la première édition en 2019, est fier d'avoir participé à l'émergence dans les médias d'un "contre-discours" : "À la base, il y avait un discours sur les LGBTQIA+ de banlieue qui seraient victimes de violence particulière parce que les banlieusards et banlieusardes seraient particulièrement obscurantistes. C'est un discours qui a été très répandu. On a pris le contre-pied parce que nous, en tant que banlieusards, banlieusardes, la stigmatisation des quartiers populaires nous dessert (...).

"On peut vivre en banlieue sans forcément être agressé tous les jours par des délinquants islamistes, comme peuvent le montrer parfois certains médias. Par ailleurs, les LGBTQ+phobies sont réelles, elles sont présentes et peuvent prendre des formes spécifiques".

Yanis Khames, porte-parole de la Pride des banlieues

à franceinfo

Après deux ans de Covid, deux ans sans défilé, la communauté LGBTQIA+ des banlieues veut à nouveau faire entendre ses propres revendications. Une plateforme politique qui n'était pas forcément portée par la Marche des fiertés parisienne, même si la dernière édition avait pris Pantin pour point de départ. "La première chose qui me vient en tant que pédé, c'est la santé sexuelle, lâche sans détour Erwan Passey, 29 ans, président de l'association Queer Pantin.On a quand même très, très peu de couvertures PrEP, le traitement de pré-exposition contre le VIH. Clairement, moi, je suis suivi dans un hôpital parisien. Ce serait bien que les médecins généralistes soient formés, que les hôpitaux soient formés. L'accès à la santé de manière générale est complexe en Seine-Saint-Denis. En fait, ça superpose les thématiques purement LGBTQ+ et la précarité et l'abandon du territoire de la Seine-Saint-Denis."

La revendication principale de cette deuxième édition est la création de 10 000 places d'hébergement d'urgence dans le département où les services du 115 sont régulièrement saturés. Le collectif rappelle que les queers des quartiers populaires, parce qu'ils souvent victimes de violences et de rejet, sont surreprésentés parmi les sans-abris. C'est de cette réalité que Perrine Malnoy, 24 ans, veut se faire la porte-voix. Elle aussi habitante de Pantin, elle a rejoint le mouvement il y a quelques semaines, après un service civique dans une association d'aide aux personnes en grande exclusion. "Les personnes LGBTQIA+ sont des publics qui ont davantage de risques de se retrouver en situation de précarité, explique-t-elle, davantage de risque de se retrouver en situation d'exclusion de la part de leurs proches, de la part de leur famille et donc en situation de mal-logement, de mal-hébergement et de conditions de vie absolument précaires."

"La grande question, c'est souvent celle de l'hébergement, où aller vivre quand on se fait virer de chez ses parents." 

Perrine Malnoy, membre du collectif de la Pride des banlieues

à franceinfo

La préparation de la Pride des banlieues : le reportage de Valentine Joubin

Dans les banlieues, la lutte contre les discriminations liées à l'orientation sexuelle et au genre sont également indissociables de la lutte contre le racisme, pointe Gillian Coudray, 23 ans, assistante pédagogique dans un collège de Saint-Denis et membre active de la Pride des banlieues : "On a des messages qui sont à l'intersectionnalité de beaucoup de problématiques. Je suis quelqu'un de racisée. On subit le racisme, on subit les LGBTQA+phobies, mais aussi toutes les violences institutionnelles. Quand tu es précaire, quand tu viens de quartiers populaires, ce que ça veut dire d'avoir une adresse à Saint-Denis quand tu cherches du taf... Tout ça, je pense que c'est important qu'on le visibilise. Le plus important, c'est qu'il y ait des réponses politiques derrière. On n'est pas là juste pour faire du bruit et puis s'arrêter le 5 juin."

L'ambition de "conseiller les pouvoirs publics"

La Pride des banlieues peut aujourd'hui compter sur une quarantaine de militants au quotidien et jusqu'à 150 pour l'organisation de la marche du 4 juin. "Il y a trois ans... On était quatre", nous fait remarquer avec le sourire Yanis Khames.

Les rangs s'élargissent et les appuis institutionnels se renforcent. En plus du soutien politique et institutionnel de la mairie de Saint-Denis, l'association peut compter cette année sur le département, désormais partenaire officiel de l'évènement. Le porte-parole et d'autres membres du collectif ont mené des actions de sensibilisation des agents du conseil départemental à l'accueil des personnes LGBTQIA+.


Faute de local, la réunion du cercle popilique de la Pride des banlieues a lieu en visioconférence dans la chambre de Yanis Khames, à Saint-Denis, lundi 23 avril 2022. (VALENTINE JOUBIN / RADIO FRANCE)

Mais pour pérenniser le mouvement, il va falloir trouver plus d'argent, explique, fataliste, Yanis Kahmes. L'éducateur nous reçoit dans sa chambre, à Saint-Denis : "On n'est que des bénévoles, parce qu'on n'a pas les moyens d'avoir des salariés. On n'a pas de local pour se réunir, pour s'organiser. Si cette chambre est très sympa, je peux vous dire qu'au quotidien, ce n'est pas facile de travailler chez soi avec ses parents qui font des trucs. Là, il y a le plombier à côté, ce n'est pas forcément évident. Si on avait des moyens pour pouvoir se concentrer sur cet engagement, eh bien on pourrait mettre en place des solutions et en tout cas conseiller de manière qualitative les pouvoirs publics."

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