Les médecins ont-ils des problèmes de riches ?

Les chirurgiens libéraux et les internes ont entamé une grève illimitée lundi. Francetv info revient sur leurs revendications. 

Des internes en médecine manifestent le 12 novembre 2012 à Paris.
Des internes en médecine manifestent le 12 novembre 2012 à Paris. ( / MAXPPP)

SOCIETE - Les blouses blanches testent leur ministre, Marisol Touraine. Les chirurgiens des cliniques et les internes des hôpitaux publics ont lancé, lundi 12 novembre, deux mouvements de grève illimités, pour dénoncer notamment leur "stigmatisation" par le gouvernement et récuser l'accord sur les dépassements d'honoraires signé le 25 octobre. 

A Paris, entre 1 700 et 5 000 internes rejoints par quelques médecins libéraux ont manifesté lundi, tandis que le Bloc, syndicat majoritaire chez les spécialistes de bloc opératoire, prévoit une manifestation mercredi. Le ministère a recensé 18,85% d'internes en grève dans les CHU et la grève des médecins libéraux a touché 70% des cliniques privées selon le Bloc, qui annonce une poursuite de la mobilisation.

Ce mouvement vise-t-il à alerter l'opinion sur une médecine en péril ou à défendre le confort professionnel des praticiens ? Francetv info fait le tour de la situation.

Pascale Justice et George Pinol - France 3

Les chirurgiens libéraux : plus de 10 000 euros mensuels

Ce qu'ils réclament. Les chirurgiens des cliniques réclament une révision de l'accord encadrant les dépassements d'honoraires. Signé le 25 octobre par les trois premiers syndicats de médecins libéraux, il ne satisfait cependant pas tous les acteurs. Le président de l'Union des chirurgiens de France (UCDF), Philippe Cuq, estime que le texte "n'a pas pris en compte les spécificités de la chirurgie et de l'anesthésie", grandes habituées des dépassements d'honoraires. La chirurgie, où 77% des praticiens déterminent eux-mêmes leurs tarifs, est la spécialité qui dépasse le plus souvent le "tarif Sécu" fixé pour chaque intervention. Alors que le coût des opérations grimpe, ce seuil, fruit d'une politique "de blocages perpétuels des tarifs Sécu" selon un chirurgien, est jugé insuffisant, d'où les dépassements.

L'UCDF demande "le recours à des compléments d'honoraires" en plus des dépassements d'honoraires plafonnés par l'accord et affirme que, si celui-ci s'applique, "dans les trois ans qui viennent, le système va arrêter la pratique de la chirurgie libérale".

Problèmes de riches ? En France, les spécialistes libéraux gagnent plus de trois fois le salaire moyen, selon l'OCDE. C'est moins qu'en Allemagne (cinq fois le salaire moyen), mais la misère ne guette pas. Après versement des frais professionnels (charges, cotisations sociales, salaires des employés, matériel de la clinique, assurances...), les spécialistes déclarent en moyenne 97 000 euros par an, et 127 000 pour les seuls chirurgiens, comme le rapporte ce tableau du Figaro. S'appuyant sur une autre source, Le Nouvel Obs avance un revenu mensuel net moyen de 11 500 euros, alors que "seulement 10% des Français gagnent plus de 2 800 euros par mois""Leur situation n'est pas franchement catastrophique", ironise Libération, ajoutant que "les revenus des chirurgiens libéraux ont augmenté de 60% en vingt ans".

Virginie Fichet - France 2

Ces sommes ne sont certes pas le salaire de la tranquillité. Passés par au moins onze années d'études, 45% des chirurgiens libéraux font l'objet d'une déclaration de sinistre chaque année, rapporte L'Express. Leurs primes d'assurance flambent face au risque d'erreur médicale, de plus en plus présent dans la jurisprudence, même s'il y a "peu de procès, beaucoup moins que ce que l'on imagine", nuance Marisol Touraine. Au final, les chirurgiens de secteur 2, pointés du doigt pour leurs dépassements d'honoraires, dépassent largement les 35 heures et font plus d'heures que leurs confrères au tarif Sécu (+18%), un chiffre "cependant bien loin d'expliquer leur important surplus de revenus (+53%)", selon France 24.

Les internes : "pas un smic horaire"

Ce qu'ils réclament Les 21 000 internes sont des étudiants entre bac+6 et bac+11, formés à l'hôpital et rémunérés selon un barème dans le cadre de leurs études. Leur mouvement porte sur leurs conditions de travail et la liberté d'installation des futurs médecins. Etre interne, c'est "1 500 euros par mois, bac + 6 et 70 heures par semaine", selon le secrétaire général du syndicat d'internes Isnih, Mikaël Agopiantz, qui évoque "le ras-le-bol des futures générations de médecins". Dans leur panel de revendications, plus flou que celui des chirurgiens, ils demandent "une rémunération juste pour tous, à la hauteur du niveau de responsabilités et de la charge de travail", affirme à Libération Julien Lenglet, président du Syndicat des internes des hôpitaux de Paris (Sihp). L'inquiétude porte également sur une proposition de loi socialiste visant la mise en place de "réseaux de soins" par les mutuelles, "un risque majeur de privatisation de la santé" selon le Sihp.

Problèmes de privilégiés ? Plus que de corporatisme, il s'agit chez les internes de difficultés présentes, décrites dans cet article du Monde, et de craintes pour l'avenir. En septembre, l'Isnih a publié une étude montrant que le "repos de sécurité" n'est pas respecté pour 21% des internes, entraînant des risques pour les patients. Les internes sont présentés par le syndicat comme une "main d'œuvre corvéable et bon marché pour faire tourner les hôpitaux". France 2 a passé une journée avec une interne qui affirme qu'"au prorata du nombre d'heures qu'on passe à l'hôpital, on n'a pas un smic horaire".
 
France 2 - Florence Bouquillat et Claire-Marie Denis

 

Parmi les internes, certains exerceront en milieu hospitalier, d'autres en libéral. D'où leurs préoccupations sur la liberté d'installation des médecins, que le gouvernement "n'a pas la moindre intention de remettre en cause", s'est empressée de préciser Marisol Touraine lundi. Inquiets de voir l'avenir du système de santé se dessiner sans leur participation, les internes réclament aussi d'être invités à la table des négociations conventionnelles. Ce sera chose faite, leur a promis la ministre, tout en annonçant la création d'un groupe de travail sur le respect de leur temps de repos.