La "théorie du genre", ou l'invention d'une idéologie à des fins politiques

La rumeur qui agite les écoles françaises est basée sur une théorie qui n'existe pas, construite en détournant des recherches menées dans le monde anglo-saxon sur la question du "gender". 

Un SMS type envoyé par le collectif Journée de retrait de l\'école aux parents de Meaux (Seine-et-Marne) le 27 janvier, les invitant à boycotter l\'école contre la \"théorie du genre\".
Un SMS type envoyé par le collectif Journée de retrait de l'école aux parents de Meaux (Seine-et-Marne) le 27 janvier, les invitant à boycotter l'école contre la "théorie du genre". ( MAXPPP)

La "théorie du genre". Cette expression, au cœur d'une polémique qui secoue les écoles françaises, est dénoncée par un collectif, Journée de retrait de l'école, qui affirme que cette théorie est enseignée aux élèves. Si bien que certains parents, par peur, ont retiré leurs enfants de leur établissement durant une journée et n'excluent pas de recommencer. Une rumeur qui désole les enseignants et le ministère de l'Education, qui tentent de la déminer.

Mais que recouvre ce terme au juste ? Quelle est son origine ? Et sa signification exacte ? Francetv info revient sur la genèse de "la théorie du genre" et son détournement à des fins politiques. 

L'origine : le "gender", un champ de recherches anglo-saxonnes

Le terme abusif de "théorie du genre" est en réalité une référence lointaine aux études sur le genre, les "gender studies", un champ de recherches interdisciplinaires davantage exploré dans le monde anglo-saxon. Le concept de "gender" est né aux Etats-Unis dans les années 1970 d'une réflexion autour du sexe et des rapports hommes/femmes, en plein mouvement féministe, rappelle le magazine Sciences humaines

Des recherches sont menées par des universitaires américaines, qui "récusent le rapprochement souvent effectué entre les femmes et la nature (principalement à cause de leurs facultés reproductives) alors que les hommes seraient du côté de la culture", écrit Sciences humaines. Plus globalement, ces recherches tendent à démontrer que le sexe biologique ne suffit pas à faire un homme ou une femme, et que les normes sociales y contribuent. Mais ces travaux ne constituent pas à proprement parler une théorie politique.

"Le concept de genre, c'est le fait que notre environnement, la façon dont on est éduqué, nous poussent à jouer telle ou telle place dans la société si on est un homme ou une femme", explique dans Les Dernières Nouvelles d'Alsace Céline Petrovic, chargée d’enseignement à l'université de Strasbourg et membre de l'Argef, une association de chercheurs français et suisses spécialisés sur les questions de genre dans l’éducation. Elle confirme que la "théorie du genre" "n'existe pas"

La diffusion : une arrivée tardive du concept en France 

Le concept de genre tarde à se diffuser en France, et ne commence à être étudié qu'au milieu des années 1990, souligne Sciences humaines. Petit à petit, la question de la parité homme/femme, notamment dans le milieu de l'entreprise, s'impose dans le débat politique européen et français.

La notion de genre, tombée en désuétude aux Etats-Unis, devient alors un sujet d'étude phare dans les universités françaises. Le principal enjeu des chercheurs "revient à donner au genre un statut théorique dénué d'idéologie au sein des sciences humaines", poursuit le magazine.

C'est avec cette même neutralité que l'Education nationale entend aborder les stéréotypes de genre dès la maternelle. Le programme ABCD de l'égalité, actuellement expérimenté en primaire dans dix académies, met à la disposition des enseignants des outils pédagogiques pour lutter contre les inégalités entre filles et garçons. Nulle part, il n'est question de "théorie du genre". 

Le détournement : la "théorie du genre", une création des anti-mariage pour tous

L'expression a véritablement émergé au moment de la légalisation du mariage homosexuel, qui a provoqué une vague de résistance et de manifestations en France et donné un coup de projecteur sur ces questions. Des collectifs comme Alliance Vita et la Manif pour tous, radicalement opposés au mariage des personnes de même sexe, ont transformé les études sur le genre en "théorie du genre", une idéologie qui viserait, selon eux, à nier toute différenciation sexuelle entre filles et garçons. 

Une fois la loi votée mi-2013, la mobilisation contre le mariage des couples de même sexe est retombée. Mais la Manif pour tous est restée, se cherchant un nouveau cheval de bataille pour continuer son combat. Son terrain de revendications s'est élargi : dénonciation du futur projet de loi famille, refus de la procréation médicalement assistée (PMA) et de la gestation pour autrui (GPA), et... "diffusion de l'idéologie du genre à l'école".

A ce titre, une nouvelle manifestation est prévue à Paris dimanche 2 février. Et cette fois-ci, des éléments de langage précis sur la "théorie du genre" ont été communiqués aux manifestants : cette théorie nie les spécificités de la femme ("la maternité, la sensibilité, l'attention à l'autre"et celles de l'homme ("compétition, risque..."). Quant à "l'ABCD de l'égalité", il "n'apprend pas à respecter l'autre dans sa différence, il apprend que chacun choisit ce qu'il veut, qu'il n'y a aucune norme." Un argumentaire repris par certains parents, et qui sème une belle pagaille dans les écoles élémentaires.