Jean-Claude Mas, fier Géo Trouvetou du "parfait" gel PIP

Le tribunal correctionnel de Marseille a entendu le fondateur de la société d’implants mammaires PIP vendredi. Il comparaît pour “tromperie agravée” et “escroquerie”.

Le fondateur de PIP, Jean-Claude Mas, devant le palais de justice aménagé au parc Chanot à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 18 avril 2013.
Le fondateur de PIP, Jean-Claude Mas, devant le palais de justice aménagé au parc Chanot à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 18 avril 2013. (FRANCK PENNANT / AFP)

Visage rougeaud, lunettes fines sur le nez, moustache et barbe en collier, Jean-Claude Mas porte un blouson bleu marine avec une encolure jaune pâle, ouvert sur une chemise blanche qui laisse apparaître sa bedaine. Debout à la barre, la voix grave, posée, le fondateur de la société Poly Implant Prothèse (PIP),  âgé de 74 ans, s'est exprimé, sans vaciller, devant le tribunal correctionnel de Marseille (Bouches-du-Rhône), vendredi 19 avril. Accusé de "tromperie aggravée" et d’"escroquerie", il a reconnu que le gel des prothèses mammaires qu’il fabriquait n’était pas homologué, mais a démenti sa dangerosité.

Qui est ce septuagénaire ? Francetv info dresse son portrait, à travers ses déclarations, du début de l'affaire à son audition au procès.

Le secteur des implants mammaires, un hasard

Vendredi matin, à la barre, Jean-Claude Mas est d'abord invité à retracer son parcours scolaire et professionnel, puis dans quelles circonstances il a utilisé le gel PIP, au sein de sa société du même nom. Il tente de se souvenir de toutes les dates, s’emmêle un peu les pinceaux, mais dans l’ensemble, retrace son parcours avec précision. Il ponctue son récit de petits commentaires, change parfois d’intonations et parle avec les mains.

Jean-Claude Mas est d'abord assureur dans le Sud-Ouest avant de s’installer dans le Sud-Est, où il fait du porte-à-porte pour vendre des assurances-vie. En 1965, il devient visiteur médical dans le Var, et exerce cette profession pendant quinze ans.

Tout bascule en 1982, lorsque Jean-Claude Mas rencontre le Dr Arion. Chirurgien esthétique à Toulon (Var), il gère alors une société d'implants mammaires, "Medical Application Plastique" (MAP), avec Dominique Lucciardi. Cette femme est ensuite devenue sa compagne. Chimiste de formation, elle a un rôle mystérieux dans le scandale PIP, et a toujours refusé de s'exprimer. Jean-Claude Mas a eu deux enfants avec elle, Nicolas et Peggy Lucciardi, "reconnus à la demande de sa compagne". "Je ne me suis jamais marié", a-t-il tenu à souligner, vendredi.

Géo Trouvetou, il fabrique lui-même le gel des prothèses

En 1991, après neuf ans chez MAP, où il fait tout, "même balayeur", Jean-Claude Mas fonde PIP. Pour remplir ses prothèses, il utilise le gel dont la formule a été mise au point par le Dr Arion, à une époque où il n'y a pas de réglementation, "et donc pas de problèmes". "J'ai amélioré [la formule] en changeant les températures, les pourcentages [de produits introduits], afin de rendre le produit plus cohésif", confie Jean-Claude Mas aux gendarmes marseillais pendant sa garde à vue, en octobre 2011. Son procès-verbal a été rendu public par l'AFP, le 5 janvier 2012.

"Je n'ai pas modifié le gel, mais j'ai changé la température. Quand on fait cuire un œuf, on choisit une cuisson pour le cuisiner, mais l'œuf reste l'œuf", a tenté d’expliquer Jean-Claude Mas vendredi. Il a ainsi fabriqué le "fameux gel PIP", comme il le dit lui-même. "Mais vous n'avez jamais suivi d'études en physique ou en chimie ? Pensez-vous avoir les compétences pour modifier le gel ?", interroge la présidente du tribunal. "Oui. J’ai une orientation un peu chimiste", répond-il, audacieux et "fier d’avoir fabriqué un gel parfait, le meilleur au monde".

En 1995, le silicone est interdit en France. C’est quand il est à nouveau autorisé, en 2001, que Jean-Claude Mas utilise des huiles de silicone industrielles. Du silicone industriel, à usage non-médical, que Jean-Claude Mas, surnommé le "Géo Trouvetou" du Var par son avocat, Yves Haddad, invente à nouveau lui-même. Il lance aussi une prothèse asymétrique, très prisée des centres anti-cancéreux, pour la chirurgie reconstructrice.

Il admet avoir utilisé un gel frauduleux, mais pas dangereux

"Je savais que ce gel n'était pas homologué. Je l'ai sciemment fait car le gel PIP était moins cher." En garde à vue, Jean-Claude Mas reconnaît avoir utilisé, dans les prothèses qu'il vendait, un gel qui n'était pas en conformité. Lorsque la présidente du tribunal demande à Jean-Claude Mas, vendredi, s’il a conscience que ce gel n’est pas homologué, le prévenu répond peu ou prou la même chose : “Pas homologué, oui, je le reconnais, mais pas toxique.”

Jean-Claude Mas reconnaît ainsi le délit de tromperie, mais pas les circonstances aggravantes. "Aggravée, c'est rendre les produits dangereux pour les personnes", souligne la présidente. "Mais le gel PIP n'est pas plus dangereux qu'un autre. Il n'était pas homologué mais il était homologable", poursuit-il, sûr de lui. "Ce n'était pas règlementaire. Mais je n'ai pas fait prendre de risques dans les années 1990, ni même après 2004", persiste-t-il. "Il n’y a pas de preuves qu’il est dangereux", ajoute-t-il encore, vendredi en fin d’après-midi, lorsqu’il est à la barre pour la deuxième fois de la journée.

Il est sans compassion pour les victimes

 

"Les victimes sont des personnes fragiles ou des personnes qui font ça que pour le fric", déclare Jean-Claude Mas, toujours au cours de sa garde à vue, en octobre 2011. Invité par le procureur à réagir vendredi après-midi à cette déclaration, Jean-Claude Mas s’est rapidement adressé aux victimes. "Je me mets à leur place. Je m’excuse de cette situation, mesdames", lâche-t-il, sans s’appesantir davantage. Une semaine avant l’ouverture du procès, son avocat avait prévenu : "Je ne sais pas s'il va dire un mot pour les victimes, je l'espère (...). Il a d'ailleurs changé son discours."

Mais Jean-Claude Mas persiste à dire que les victimes sont "fragiles". "Toutes les patientes qui font de la chirurgie esthétique sont comme ça. Elles ne sont pas bien dans leur peau", poursuit-il. Dans la salle d’audience, les insultes fusent : "Connard", "Sale type", lui répondent les victimes. Outrées, certains sortent. "Il est fier, arrogant, pas du tout affaibli", jugent-elles à l’extérieur du prétoire. "Si on est fragiles, c’est à cause de lui", estime l’une d’elles, convaincue que les quatre autres prévenus sont tout aussi responsables de la fraude. Comme ces quatre ex-dirigeants de la société, le fondateur de PIP, encourt cinq ans de prison.