Outreau : pour les acquittés, le cauchemar sans fin

Dix des acquittés du dossier sont appelés à témoigner au procès de Daniel Legrand fils, rejugé à Rennes à partir de mardi.

Les acquittés d\'Outreau reçus à Matignon par le Premier ministre Dominique de Villepin, le 6 décembre 2005 à Paris. 
Les acquittés d'Outreau reçus à Matignon par le Premier ministre Dominique de Villepin, le 6 décembre 2005 à Paris.  (MAXPPP)

Il va falloir recommencer. Une troisième fois. Le tribunal, la horde de caméras et de micros, la déposition à la barre, puis de nouveau les médias à la sortie. Les flashs. Les mots douloureux. Dix acquittés de l'affaire Outreau sont cités comme témoins au procès de Daniel Legrand fils, qui s'est ouvert le 19 mai à Rennes (Ille-et-Vilaine). Ils seront entendus à la barre lundi 1et mardi 2 juin. 

Contrairement à ses co-acquittés, le jeune homme de 33 ans n'en a pas fini avec le dossier Outreau pour une question de procédure : une partie des faits pour lesquels il a été acquitté en 2005 couraient sur une période postérieure à ses 18 ans, de juillet 1999 à mai 2000. Il doit donc être rejugé pour viols et agressions sexuelles en réunion sur les quatre enfants Delay devant une cour d'assises des mineurs, pour des faits qui auraient été commis de 1997 à 1999. Si ce procès a bien failli être oublié à dessein, pour une raison de prescription, la justice en a finalement décidé autrement.

"Acharnement judiciaire"

Cette subtilité juridique, qui s'est muée en cauchemar pour Daniel Legrand fils, embarque avec elle les dix autres acquittés encore vivants – deux autres sont morts depuis le procès en appel en 2005 –, qui ont le sentiment de refaire sans cesse un mauvais rêve. Ce n'est pas la première fois que l'affaire Outreau les poursuit au-delà de leurs nuits. Quand ils avaient appris en mai 2011 le renvoi devant la justice de deux des leurs, Franck et Sandrine Lavier, certains s'étaient dit "effondrés", "sous le choc" ou "en colère", comme le relatait alors Le Parisien.

Le couple Lavier a été condamné en février 2012 à dix et huit mois de prison avec sursis pour "violences habituelles" sur deux de leurs enfants, mais relaxé du chef de "corruption de mineurs".  L'un de leurs avocats avait alors dénoncé un "acharnement judiciaire" contre ces acquittés d'Outreau. 

"Solidarité" avec Daniel Legrand fils

L'épisode judiciaire de Rennes est une nouvelle épreuve. Mais la détermination à soutenir leur compagnon d'infortune refait surface chez certains, comme au procès de Saint-Omer en 2004 ou celui de Paris en 2005. Les treize accusés à tort s'étaient alors soudés pour mieux se défendre.

"S'il faut être témoin, j'y serai, par solidarité", assure Karine Duchochois, devenue journaliste. L'huissier Alain Marécaux, qui a rouvert une affaire à Dunkerque, "est tout à fait volontaire pour venir. Il pense que c'est un devoir de venir témoigner dans cette affaire", fait savoir son avocat, Hubert Delarue, qui représente cette fois-ci Daniel Legrand fils. 

"On ne se voit plus"

Idem pour l'abbé Dominique Wiel et Roselyne Godard. Celle que la presse avait surnommée "la boulangère" se rendra également disponible. Quitte à se faire porte-parole des acquittés, comme elle l'avait fait après son acquittement en 2004 ? Rien n'est moins sûr. Depuis le procès en appel à Paris, le lien s'est distendu aussi vite qu'il s'était formé. La proximité géographique – la plupart des acquittés résident encore dans la région d'Outreau – n'y a rien fait. 

L'envie d'oublier, peut-être. "On ne se voit plus. Si c'était le cas, ce serait pour raconter nos misères", souffle l'abbé Wiel au téléphone. S'il lui arrive de croiser David Brunet, qui habite près de chez lui à Outreau, il se contente d'un "bonjour, bonjour". Le seul à qui l'abbé rend encore visite est Daniel Legrand fils, qui vit toujours à Wimereux, à 10 kilomètres de là. Il s'inquiète de son état. L'accusé suit un lourd traitement médicamenteux depuis qu'il a perdu pied, en 2007, deux ans après son acquittement. 

"Faire revivre" les deux premiers procès 

Le défilé à la barre de ceux qui ont été pris dans la même tourmente va-t-il jouer en sa faveur ? "Je me demande ce qu'ils vont pouvoir dire. Car innocenter Daniel Legrand fils reviendrait à sous-entendre qu'ils y étaient", fait valoir un avocat de la partie civile. "Je vais dire ce que je sais, c'est-à-dire que je ne sais rien", résume l'abbé Wiel.

Hormis Daniel Legrand père, acquitté en 2004 et mort en 2012, personne ne connaissait l'accusé avant le début de l'affaire en 2001. Seul le chauffeur de taxi, Pierre Martel, devrait de nouveau être interrogé sur ses premières déclarations concernant le jeune homme. Il avait indiqué l'avoir peut-être pris dans son taxi avec Myriam Badaoui, la mère des enfants reconnus comme victimes, avant d'affirmer n'être plus sûr de rien. C'est pour cette raison que le parquet l'a fait citer comme témoin, tout comme Thierry Dausque, un autre acquitté.  

"De quoi peut bien être témoin Pierre Martel puisqu'il a été acquitté ? C'est kafkaïen", s'indigne son ancien avocat, Hervé Corbanesi, qui fait désormais partie des six avocats de Daniel Legrand fils. En réaction, la défense a fait citer comme témoins tous les autres acquittés. Non pas pour soutenir l'accusé, mais pour "faire revivre" les deux premiers procès et souligner l'absurdité de ce troisième rendez-vous judiciaire.

Mettre fin au doute 

Au risque d'exposer une nouvelle fois les acquittés aux questions de la partie adverse ? En face, les enfants qui accusaient jadis les adultes sont devenus grands. Et l'un d'entre eux au moins, Jonathan Delay, compte bien s'exprimer à l'audience, avec ses mots d'adultes cette fois-ci. Lui maintient, comme son frère Chérif, qu'il a été violé par plus de quatre adultes. Son avocat promet toutefois de ne pas engager les débats sur ce terrain-là. "Mon seul souci, c'est de ne pas écorner des acquittés, même si je perds certaines billes en faisant cela", indique Patrice Reviron. 

Pour Hubert Delarue, le risque vaut la peine d'être couru. "Il est important que tous les acquittés puissent être présents et viennent la tête haute pour porter la contradiction à tous ces tristes sires", souligne-t-il. Par "tristes sires", l'avocat désigne ceux qui mettent en doute depuis dix ans la vérité judiciaire d'Outreau, qui a condamné quatre personnes et innocenté treize autres. Ces dernières verront peut-être le cauchemar prendre fin après ce nouveau rendez-vous judiciaire.