Laïcité : "pour la théorie des droits de l’homme, la liberté de religion doit être complète dans l’espace public"

L'ONU a condamné la France dans l'affaire du licenciement d'une employée de crèche qui refusait d'enlever son foulard islamique. Valentine Zuber, historienne de la laïcité, revient sur le concept même de laïcité "extrêmement français".

Valentine Zuber, historienne de la laïcité et directrice d\'étude à l\'École pratique des hautes études (2017).
Valentine Zuber, historienne de la laïcité et directrice d'étude à l'École pratique des hautes études (2017). (VINCENT ISORE / MAXPPP)

L'Organisation des nations unies s'est prononcée dimanche 26 août, par le biais de son comité des droits de l'homme, sur une affaire vieille de dix ans : le licenciement pour faute grave d'une employée qui refusait de retirer son voile. Elle travaillait dans la crèche Baby Loup de Chanteloup-les Vignes,  en banlieue parisienne. Pour l'ONU, ce licenciement constitue ''une ingérence dans l’exercice de son droit à la liberté de manifester sa religion".

Pour Valentine Zuber, historienne de la laïcité et directrice d'étude à l'École pratique des hautes études, la différence essentielle est dans l'idée de laïcité, "un concept extrêmement français avec une application propre à la France depuis les débuts de la IIIe République".

franceinfo : L'ONU et la France ont-elles la même conception de la laïcité ?

Tout d’abord, l’ONU n’a pas de conception de la laïcité. C’est un concept extrêmement français avec une application propre à la France depuis les débuts de la IIIe République. L’ONU a, en revanche, par son comité des droits de l’homme, le droit et la nécessité de faire respecter le pacte des droits civils et politiques qui est directement inspiré de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Et l’article 18 de ce Pacte, qui est d’ailleurs le même que l’article 18 de la Déclaration des droits de l’homme, défend une liberté de religion et de conviction complète.  

On a l’impression qu’il y a une lecture à géométrie variable sur ce que peut être la manifestation de la religion dans la sphère publique ?

Effectivement, pour la théorie des droits de l’Homme, la liberté de religion doit être complète dans l’espace public. Or en France, il y a de nombreuses tentatives pour restreindre cette liberté dans l’espace public ou l’espace para-public ou même là, la crèche Baby Loup, dans un espace privé.  

Le comité des droits de l’homme condamne la France. Son avis rendu n’a aucun caractère contraignant. La France ne risque pas grand-chose malgré cette condamnation ?  

La France ne risque pas grand-chose mais elle doit quand même donner des explications. Ce qui est très intéressant dans cette parole du comité des droits de l’Homme qui a récemment paru, c’est qu’on demande des motivations au licenciement de cette femme. Ce sont ces motivations que le gouvernement français doit produire sinon le conseil d’État s’en saisira et devra condamner le gouvernement.  

On est en même temps en France face à un président de la République qui déclarait, il y a quelques mois, que la laïcité n’a pas pour fonction de nier le spirituel. Où placer le curseur entre cette laïcité et les croyances de chaque individu ?  

La règle est dans la pratique laïque française depuis plus de 100 ans, la liberté et l’interdiction, l’exception. Donc, c’est toujours très délicat de balancer mais il faut que le gouvernement s’en tienne à ce droit individuel à la liberté de religion, de conviction et d’expression mais tout en permettant que les différentes convictions, les différentes religions puissent coexister dans l’espace public paisiblement.  

Selon vous, qu’est-ce qui explique cette singularité française dans la conception de la laïcité ?  

Il y a une Histoire longue, qui remonte à la Révolution française, d’affrontements entre les progressistes, les Républicains et une Église catholique qui se posait un peu comme contre-pouvoir. Cette histoire d’affrontement s’est apaisée après la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État qui signait donc le divorce des pouvoirs publics et des différentes Églises, dont l’Église catholique. Mais cette méfiance envers le pouvoir religieux, le pouvoir clérical, reste sensible dans un grand nombre d’esprits.  

On a l’impression que les frontières peuvent parfois être poreuses malgré tout, entre le religieux qu’Emmanuel Macron souhaite ne pas nier et en même temps cette laïcité affirmée dans la loi et gravée dans le marbre ?  

Oui mais la laïcité n’est pas une valeur. C’est un principe juridico-politique qui permet d’encadrer l’expression des différentes convictions dans l’espace public. Donc, dans la laïcité telle qu’elle est pratiquée, avec la jurisprudence qui est la sienne depuis plus de 100 ans, il y a la place pour toute pratique religieuse pourvu qu’elle n’empiète pas sur la liberté des uns et des autres.