Enquête sur le sexisme et le harcèlement sexuel dans les rédactions : "Il faut une révolution de l'écoute"

Pour la journaliste Agathe Ranc, la "domination sexiste" est "particulièrement violente dans le journalisme parce qu'il y a beaucoup de précarité, beaucoup de personnes en CDD, et en piges".

Enquête participative #EntenduALaRédac
Enquête participative #EntenduALaRédac (Capture d'écran)

"Le sexisme [est] un phénomène massif dans les rédactions", affirme sur franceinfo jeudi 7 mars Agathe Ranc, journaliste à L'Obs et membre du collectif "Prenons la Une". Pour elle après la libération de la parole, il faut désormais "une libération de l’écoute".

67% des participantes à l'enquête sur le sexisme et le harcèlement sexuel dans les rédactions #EntenduALaRedac se disent victimes de propos sexistes. Cette vaste enquête, qui a été menée par trois associations de femmes journalistes ("Prenons la Une", "Nous toutes" et "Paye ton Journal") a recueilli les témoignages de plus de 1 500 journalistes dans près de 300 médias différents.

franceinfo : Il y a eu beaucoup de réponses à cette enquête, cela veut dire qu'il y a une prise de conscience, selon vous ?

Agathe Ranc : On n'a pas été extrêmement surpris de se rendre compte que les violences sexuelles et le sexisme étaient un phénomène massif dans les rédactions, parce que quand on travaille dans une rédaction, on le sait. Il suffit de parler à trois personnes, à trois femmes, pour avoir des témoignages du type de ceux que l'on a recueillis. En revanche, le nombre de réponses que l'on a recueillies, de jeunes et de moins jeunes, montre que ce qui était accepté à un moment, ce qui était considéré comme un accident de parcours quand on est une femme journaliste, n'est plus accepté.

Vous avez aussi interrogé les journalistes sur la réaction de leur direction. Qu'est-ce qui ressort sur cette question ?

C'est l'un des enseignements frappants de cette étude. Dans 83% des cas, quand il y a eu violence sexuelle qui concerne une femme, la direction et les ressources humaines de la rédaction n'ont pas été informées. Et encore plus frappant, lorsque l'information est remontée, dans 66% des cas il ne s'est rien passé, il n'y a pas eu d'enquête, il n'y a pas eu de sanction et les personnes sont restées en poste comme s'il ne s'était rien passé. On parle de la libération de la parole, et c'est ce qu'on veut faire, mais l'idée c'est aussi d'interpeller les rédactions et de leur rappeler qu'elles ont des obligations, l'obligation de protéger les salariés, tous et toutes les salariés. Il faut vraiment qu'il y ait une libération de l'écoute, que les rédactions nomment des référents sur le harcèlement sexiste et sexuel. Il faut que les rédactions aient des démarches claires, que les salariés soient informés de ce qu'ils peuvent faire et qu'ils aient l'assurance qu'ils seront écoutés par leur rédaction s'il leur arrive quelque chose comme cela.

Y-a-t-il selon vous une particularité dans le milieu du journalisme ?

Effectivement, le sexisme est partagé par tous les milieux : à partir du moment où il y a une domination économique, il y a une domination sexiste. Et c'est particulièrement violent dans le journalisme parce qu'il y a beaucoup de précarité, beaucoup de personnes en CDD, et en piges, et surtout des femmes. La très grande majorité des personnes en piges sont des femmes. Et plus il y a de la précarité économique plus c'est difficile de parler et d'être écoutée.