Grand entretien Inceste : remplacé à la tête de la Ciivise, le juge Durand se dit "en colère" et dénonce "une mission rétrécie" confiée à la Commission

Le gouvernement a annoncé lundi que la Ciivise, notamment chargée de lutter contre l'inceste, poursuivrait son travail tout en élargissant ses missions avec un nouveau binôme à sa tête et non plus le juge Edouard Durand.
Article rédigé par France Info
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Le juge des enfants Edouard Durand lors d'une réunion publique de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants" (Ciivise) à Nantes le 20 octobre 2021. (JÉRÔME FOUQUET / MAXPPP)

Edouard Durand a une conviction, celle d'avoir été évincé de la présidence de la Ciivise, la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. "Ce n'est pas une impression, c'est une réalité", a répondu le juge des enfants mardi 12 décembre sur franceinfo. Il se dit "en colère" et dénonce "une mission rétrécie" confiée à la Ciivise présidée désormais par Sébastien Boueilh responsable associatif et l'experte judiciaire Caroline Rey-Salmon. "Quand un enfant révèle des violences, il faut le croire et le protéger. J'espère que cette doctrine sera maintenue parce que c'est le seul moyen d'aller chercher les enfants violés et de les mettre en sécurité", plaide le juge Edouard Durand.

franceinfo : Avez-vous l'impression d'avoir été évincé ?

Edouard Durand : Ce n'est pas une impression, c'est une réalité. Quand on vous dit qu'on a besoin de vous, quittez votre tribunal pour enfants, venez à la Ciivise, vous avez deux jours pour réfléchir et trois ans plus tard, on vous dit : formidable, quel travail exceptionnel, vous dégagez, vous êtes viré. Pourquoi ? C'est la question que j'ai posée mais je n'ai pas eu de réponse.

"Un nouveau souffle, ça ne veut rien dire. Je n'ai pas fait un réquisitoire pour rouspéter pour le sort qui est fait à moi-même. Il ne s'agit pas d'une histoire personnelle. Il s'agit d'un engagement et d'un engagement social."

Edouard Durand, juge des enfants

à franceinfo

Que reprochez-vous au gouvernement ?

Je suis en désaccord avec la communication qui a été faite par le gouvernement. La Ciivise n'est pas maintenue, on peut lui maintenir son nom. Est-ce une mission élargie ? Si la Ciivise est un comité de suivi des préconisations que nous avons faites après trois ans de travail. C'est plutôt une mission rétrécie et je ne laisserai pas dire que nous ne sommes pas occupés de formations et des enfants victimes de prostitution, de pédocriminalité en ligne ou de toute autre violence sexuelle. Nous avons modélisé un parcours de soins et préconisé le repérage par le questionnement systématique. Nous avons toujours été dans l'action.

Dans le détail pourquoi dites-vous que la Ciivise n'est pas maintenue, que son travail n'est pas maintenu et que les 30 000 témoignages que vous avez recueillis pendant trois ans sont abandonnés ?

Dans le communiqué de presse du gouvernement il n'y a pas un mot de reconnaissance pour les personnes qui en si grand nombre, 30 000 témoignages, ont donné leur confiance à la Ciivise et ont répondu à l'appel du président de la République lui-même. Ces personnes nous ont fait confiance, pendant trois ans à toutes nos réunions publiques, par téléphone, en audition individuelle, en nous écrivant.

Toutes ces personnes ont confié leur témoignage et trois ans plus tard, aucune représentation officielle à la journée de restitution de cette parole le 20 novembre et pas un seul mot dans ce communiqué de presse. Quel sera l'avenir s'il n'y a pas d'appels à témoignages, ce n'est pas la Ciivise.

Êtes-vous victime d'un règlement de comptes personnel, politique ? Quelle est votre conviction ?

Ma conviction est celle-ci : nous parlons de violences sexuelles faites aux enfants. L'interdit universel n'est pas de violer les enfants. Il est d'en parler. C'est toujours le messager qui est rejeté. Pour la Ciivise, sa ligne, c'est que c'est le messager qui paie. C'est toujours comme ça. On en parle et on referme.

"La Ciivise, ce n'est pas une histoire personnelle c'est un mouvement social d'une société qui à un moment s'est dit, cette parole est juste, elle est légitime. Je suis donc effrayé qu'il n'y ait pas un mot de reconnaissance à l'égard de ces témoignages."

Edouard Durand, juge des enfants

à franceinfo

Vous connaissez ceux qui vont prendre le relais de votre mission, Sébastien Boueilh responsable associatif et l'experte judiciaire Caroline Rey-Salmon. Peuvent-ils continuer leur travail. Cherchez-vous à leur savonner la planche ?

Loin de moi cette idée et je ne vais certainement pas rentrer dans le piège de la personnalisation et des querelles de personnes. J'ai consacré ma vie à la lutte contre les violences à la maison et à la protection des enfants. Je n'ai jamais situé les choses sur des enjeux personnels. La question, c'est celle de la doctrine de la Ciivise. Quand un enfant révèle des violences, il faut le croire et le protéger. J'espère que cette doctrine sera maintenue parce que c'est le seul moyen d'aller chercher les enfants violés et de les mettre en sécurité.

Êtes-vous en colère aujourd'hui ?

Bien sûr que je suis en colère. Évidemment que je suis en colère. On se consacre à quelque chose et on s'efforce d'être à la hauteur de la mission qu'on vous confie, d'être à la hauteur de la dignité de tous ces hommes, de toutes ces femmes qui viennent vous confier leurs témoignages et du jour au lendemain, on vous dit au revoir. Je suis en colère de recevoir tous ces messages des victimes qui disent : tout ça pour ça ? Il n'y a pas un mot pour nous ? Ce n'est pas une question de personne. Il y a un autre protagoniste, il y a l'agresseur et la victime et il y a la société qui doit renoncer à être spectatrice des violences sexuelles faites aux enfants.

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