"Aucun cri ne sort de ma bouche" : l'actrice Emmanuelle Béart révèle dans un documentaire avoir été victime d'inceste pendant son adolescence

Article rédigé par Catherine Fournier
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Emmanuelle Béart au Festival du film américain de Deauville (Calvados) le 7 septembre 2019. (MAXPPP)
"Un silence si bruyant" a été présenté en avant-première, avant sa diffusion à la télévision le 24 septembre.

"J'ai 11 ans, c'est la nuit, j'en suis sûre, tu déchires mon sommeil, j'ai très froid, aucun cri ne sort de ma bouche, ma bouche est cousue." C'est par ces mots que l'actrice Emmanuelle Béart, aujourd'hui âgée de 60 ans, révèle avoir été victime d'inceste dans un documentaire, présenté en avant-première à la presse, mardi 5 septembre. "Mon père, ma mère, mon école, mes amis ne voient rien. Tout peut recommencer et tu recommenceras pendant quatre ans", poursuit la comédienne dans Un silence si bruyant, film qu'elle a coréalisé et qui sera diffusé le 24 septembre sur M6.

Avant la projection, Anastasia Mikova, coréalisatrice, a précisé que l'agresseur d'Emmanuelle Béart, absente lors de la présentation du documentaire, n'était pas son père, l'auteur-compositeur Guy Béart. "Elle ne souhaite pas révéler son identité, ce n'est pas sa démarche, ce n'est pas un règlement de compte", a-t-elle fait savoir. Dans le documentaire, l'actrice déclare d'ailleurs : "Si ma grand-mère n'était pas intervenue, si elle ne m'avait pas mise dans un train à 15 ans pour aller rejoindre mon père, je ne sais pas si j'aurais pu vivre."

"C'est un film choral, collectif"

C'est la rencontre avec la réalisatrice Anastasia Mikova, un "coup de foudre", qui a permis à cette figure du cinéma français de prendre la parole. Mais Un silence si bruyant ne met pas en lumière le seul inceste subi par Emmanuelle Béart pendant son adolescence. Il se penche aussi sur l'histoire de trois adultes, Norma, Pascale et Joachim, et d'une enfant. "C'est un film choral, collectif", a expliqué Anastasia Mikova, rappelant les chiffres communément admis sur les victimes d'inceste : "10% de la population française, 6 millions de personnes." Dans un propos liminaire enregistré et diffusé lors de l'avant-première, Emmanuelle Béart a insisté sur la portée sociétale de ce documentaire, au-delà de son cas personnel.

"Il y a le temps de survie et le temps pour agir. On est dans ce temps-là. Il faut une réponse politique, car l'inceste est un traumatisme collectif."

Emmanuelle Béart

dans un message diffusé lors de l'avant-première de "Un silence si bruyant"

Au fil du documentaire et des quatre parcours de vie qui y sont présentés, le commentaire de l'actrice, en voix off ou face caméra, livre tout de même quelques éléments de son propre cheminement. Craignant de ne pouvoir aller au bout du projet – "ça va être super dur, je ne vais pas y arriver" – Emmanuelle Béart se confie, au gré des échanges avec les autres victimes interrogées, sur ses peurs constantes, "du noir", "d'être agressée", et sur son rapport au corps après les faits qu'elle dénonce. Face à un psychologue qui analyse les répercussions physiques de l'inceste, l'actrice réalise pourquoi elle a mis son corps "très en avant" dans sa carrière.

"Je l'ai dit partout, il n'y avait pas de réponse"

Emmanuelle Béart n'a jamais porté plainte, ne voyant pas ce que la justice pourrait "répondre" et redoutant de s'entendre dire "que ça n'[avait] pas eu lieu". Mais elle explique en avoir parlé autour d'elle, à ses proches. "Je l'ai dit partout, il n'y avait pas de réponse. Tu vas de personne en personne en avouant un secret qui te dévaste et ça n'imprime pas", regrette-t-elle, décrivant des "cercles de silence" autour de l'inceste, le "silence familial" et le "silence sociétal".

Norma, une humoriste qui a fait de l'inceste le centre de son spectacle, Norma[le], raconte, elle, avoir "reçu une claque" de sa grand-mère et perdu "toute [sa] famille" – à l'exception de sa mère – lorsqu'elle a enfin osé, à l'âge de 12 ans, révéler que son grand-père lui mettait "la main aux fesses". Un euphémisme pour qualifier les viols qu'elle raconte avoir subis depuis ses 3 ans. Son agresseur a été "condamné à six mois de prison avec sursis" en 2019, les faits ayant été requalifiés en "agressions sexuelles", apprend-on à l'issue du documentaire. Avec les "100 000 euros de dommages et intérêts", Norma s'est dit qu'elle allait "créer un spectacle".

"Je ne vais pas me taire. C'est la première consigne que j'ai eue de mon grand-père, à la première minute. Il n'aura pas gagné."

Norma

dans "Un silence si bruyant"

Joachim n'a, lui non plus, pas été protégé pendant son enfance. Ce trentenaire a porté plainte pour viols contre ses deux parents il y a quelques années. L'enquête est toujours en cours. Quelle que soit l'issue de la procédure, ce jeune papa témoigne avoir fait "le deuil" de ses parents, qui ne sont plus pour lui qu'"un objet de procédure pénale, pas plus. Pour moi, ils sont morts-vivants", lâche-t-il, très ému.

"J'attendais d'être protégée, entendue"

"Quelle place la justice accorde-t-elle aux enfants qui parlent plus tôt ?", s'interroge Emmanuelle Béart. Les deux réalisatrices suivent Sarah et sa fille de 12 ans. Cette dernière a révélé à sa mère, dès l'âge de 4 ans, être victime d'agressions incestueuses de la part de son père. "J'ai saisi le juge aux affaires familiales. On m'a accusé du syndrome d'aliénation parentale. Si je ne remettais pas ma fille à son père, je perdais sa garde et j'allais en prison", rapporte Sarah devant la caméra. La plainte est classée sans suite et l'enfant continue à aller chez son père pendant quatre ans. Quand ce dernier est finalement arrêté pour tentative de viol sur une autre mineure, la fillette révèle que l'inceste n'a jamais cessé. "J'attendais d'être protégée, entendue", explique-t-elle dans le documentaire. Son père a écopé de "vingt-cinq mois de prison" en appel.

Pascale, pour sa part, n'a pas eu le loisir de pouvoir parler lorsqu'elle était enfant. Victime d'"amnésie traumatique", elle a mis de très longues années avant de mettre un nom et un visage sur les nombreuses angoisses et phobies qui l'assaillaient depuis l'âge adulte. Le déclic se produit après un film, Les Chatouilles, d'Andréa Bescond, sorti en 2018, puis des séances d'hypnose. "J'ai vu mon père dans des scènes sexuelles avec moi. J'étais figée dans le lit. Et puis, il y a eu un cri qui venait du plus profond de moi-même", retrace cette Belge d'une cinquantaine d'années. Elle avait témoigné pour la première fois à Lille, dans le cadre d'une des réunions publiques de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).

A l'issue de la projection, le juge Edouard Durand, qui préside la Ciivise et témoigne dans le documentaire, a salué "l'une des plus belles choses qu['il ait] vues de [sa] vie en vingt ans de combat sur les violences faites aux enfants".

"Ce documentaire est dans l'exactitude absolue, tout est juste. La société ne veut pas lutter contre [l'inceste] et tous les témoignages, qui sont d'une vérité inégalée, permettent de faire comprendre ça."

Edouard Durand, président de la Ciivise

lors de l'avant-première de "Un silence si bruyant"

"A partir du 24 septembre, des enfants seront mieux protégés grâce à ce film", a ajouté Edouard Durand. La secrétaire d’Etat chargée de l’Enfance, Charlotte Caubel, a salué "le courage des témoignages" de ce documentaire et annoncé une "grande campagne gouvernementale" sur les "violences sexuelles infligées aux enfants", "dans les prochains jours". Les derniers mots d'Un silence si bruyant sont ceux d'Emmanuelle Béart, dont la notoriété participera certainement à l'écho de ces témoignages : "Ce film existe. Je ne sais pas quelles répercussions il aura sur moi. Je l'ai fait par amour pour l'enfant que j'ai été."

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