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Etudiants, chômeurs, militants... On a rencontré les occupants de Tolbiac

Dans le sud-est de Paris, la faculté de Tolbiac est devenue, en trois semaines d'occupation, l'un des points chauds du mouvement contre la réforme de l'entrée à l'université. Mais qui sont ceux qui tiennent le blocus ? Reportage.

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France Télévisions
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Une banderole dans la cour de la faculté de Tolbiac occupée, le 18 avril 2018, à Paris. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

"Bonjour, c'est pour quoi ?" Devant la grille de la fac occupée de Tolbiac, lieu désormais emblématique de la mobilisation contre la réforme de l'accès à l'université, Chakir commence à fatiguer. Etudiant en première année de licence administration économique et sociale, le jeune homme est chargé de l'accueil. Et il a fort à faire face au flot incessant des visiteurs, ce mercredi 18 avril.  

En quelques minutes, il voit défiler des journalistes étrangers, qui ignorent les consignes interdisant de photographier et de filmer les visages, et des migrants africains, invités à une soupe populaire improvisée. Puis ce sont des étudiants qui arrivent pour les cours et colloques organisés en plein air, dans "les amphis d'été", sur les gradins ensoleillés de "la fosse", la cour d'entrée de Tolbiac. Viennent ensuite des chargés de TD qui ont donné rendez-vous à leurs élèves pour récupérer leurs copies et des intervenants qui cherchent l'amphi où donner leurs conférences. Les agents de sécurité font acte de présence, au milieu des occupants.

"On réussit à faire tenir un truc"

La vie de l'autoproclamée "Commune libre de Tolbiac" est animée. "Je me suis tapé la garde de nuit, j'enchaîne sur la journée et je n'ai toujours pas dormi", souffle Chakir. Cela ne fait que deux jours qu'il a rejoint le mouvement contre la loi relative à l'Orientation et à la réussite des étudiants (ORE), la plateforme Parcoursup et l'instauration d'une sélection déguisée à l'entrée de l'université. Dans Tolbiac occupée, les journées sont bien remplies. Les assemblées générales se succèdent, les réunions de débats "non-mixtes" et les conférences aussi, sur "les stratégies dans les mouvements étudiants", "la problématique carcérale en France", "la place des femmes dans la production", "la vie privée et la surveillance"... On tente également d'organiser la convergence des luttes avec les cheminots et les grévistes. "A force de les voir mobilisés, ça m'a donné envie d'agir. C'est une cause qui me touche", glisse Chakir. En un mot, la réforme de l'université a cristallisé la mobilisation mais celle-ci se veut bien plus vaste.

A ses côtés, Camille, "un vrai", pas comme ceux qui ont choisi ce prénom d'emprunt sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, tient la cagnotte. "Ce sont surtout des personnes âgées et des étudiants qui viennent donner." La grosse bouteille de plastique contient de la monnaie et quelques billets, mais aussi un ticket de caisse. Les occupants de Tolbiac ont tapé dans la caisse pour faire leurs courses du midi. "Je suis venu ce matin, histoire de filer un coup de main, et je me suis mis là", dit Camille, qui étudie à Paris mais pas à Tolbiac. "On réussit à faire tenir un truc", observe-t-il, impressionné.

J'ai toujours voulu voir comment ça se passait dans une zone autogérée. Je voulais aller à Notre-Dame-des-Landes, mais je n'ai jamais eu l'occasion et en ce moment, c'est un peu compliqué.

Camille, étudiant

à franceinfo

Vautré sur un canapé défoncé, au fond de "la fosse", "Dangereux" – "C'est mon surnom, parce qu'au lieu de dire 'stylé', je dis 'dangereux'" – assure la programmation musicale avec son enceinte sans fil. Du rap, français et américain, du trip hop et du Jacques Brel. "Je suis un extérieur, un ancien étudiant, mais je suis de tous les blocages de Tolbiac et je connais beaucoup d'étudiants de la fac", explique-t-il. Le jeune "anar" campe sur place depuis trois semaines. Au-delà de la réforme, lui entend manifester son refus d'"une société capitaliste", où "les technocrates ont pris le pouvoir".

"Dangereux" a tendu son hamac entre un radiateur mural et les tables de l'amphi K, rebaptisé "PKK". "On a changé les canons des portes de deux amphis où l'on dort", glisse-t-il. L'amphi L est lui devenu "Lutte armée" et l'amphi J, "Joie". Dans la fac occupée, les conditions de vie sont précaires. "Ils nous ont coupé l'électricité. On n'a plus que deux prises qui marchent. On n'a plus de chauffage", liste "Dangereux".

Un couloir de la faculté de Tolbiac tapissé de slogans, le 18 avril 2018, à Paris. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

"C'est une fac occupée, pas fermée"

Emmanuel, lui, a rejoint le mouvement le 3 avril, après la manifestation de soutien aux cheminots refusant la réforme de la SNCF. "De toute façon, il n'y avait pas de RER pour rentrer, parce que les cheminots étaient en grève, alors je suis resté", s'amuse-t-il. Ce chômeur de 26 ans, ancien consultant en informatique en Angleterre, est revenu dans le Val-de-Marne après avoir abandonné une vie dont il ne voulait plus. "Maintenant que je n'ai plus 40 heures de ma vie qui me sont prises chaque semaine, j'ai le temps de lire, de penser et de discuter", commente le jeune homme, qui hésite à se classer comme "communiste". Il a trouvé en Tolbiac le lieu où il veut être. "Je donne un coup de main. Ménage, vaisselle, gestion du planning... Ça dépend des jours", se réjouit-il. 

"C'est une fac occupée, pas fermée", se réjouit Angèle. Dans le hall, l'étudiante en première année d'une double licence d'histoire et d'histoire de l'art passe le balai, sans même avoir posé son sac à dos. Déterminée à faire reculer le gouvernement sur sa réforme, elle participe au mouvement depuis février, "quand c'était un peu dur, parce qu'on était seuls". "J'essaie de venir autant que je peux. C'est important de participer aux AG qui sont organisées. Je fais en sorte de concilier avec les révisions", dit-elle. tout en s'affairant. "C'est chouette de voir qu'il y a un relais qui se fait. Ça permet à ceux qui étaient là depuis le début de se reposer un peu, parce que c'est épuisant. Il faut toujours être disponible en cas d'alerte."

En septembre, quand on va revenir, quand tout sera rentré dans "l'ordre", qu'il n'y aura plus de tags sur les murs, on aura une vision différente de notre fac. Ce n'est pas juste un lieu où l'on apprend. C'est un lieu de vie, d'émancipation. Et ce qu'on vit aujourd'hui, ça nous rapproche.

Angèle, étudiante

à franceinfo

Mathilde, elle aussi, fait le ménage. L'étudiante en deuxième année de licence de géographie passe un coup d'éponge sur les meubles encombrés de ce qui fait office de cuisine. "Hier, on a fait des crêpes et des beignets", explique-t-elle. Derrière elle, les distributeurs automatiques éteints ont depuis longtemps été vidés. Les paquets de pâtes et de riz sont rangés sur une desserte. Au sol, une cagette contient les topinambours et les pommes de terre ramenés par des glaneurs. La vaisselle s'égoutte dans des caisses en plastique à l'entrée des toilettes. 

La vaisselle des occupants de la faculté de Tolbiac sèche dans le hall, le 18 avril 2018 à Paris. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

Mathilde participe au blocage depuis le début. "Il faut rentrer chez soi de temps en temps, sinon on ne tient pas", reconnaît-elle. "Ici, on ne dort pas très bien. Tout le monde ne se couche pas à la même heure. Et c'est mal isolé, dès que quelqu'un parle dans le couloir, on entend tout depuis l'amphi. On n'a pas de matelas, le sol est un peu dur. On n'a pas de chauffage non plus, alors la nuit il fait un peu froid." "L'argument des anti-blocage de dire qu'on ne peut pas travailler, ça ne tient pas", proteste Angèle. "Oui, il n'y a pas cours, et encore j'ai beaucoup de chargés de TD qui font des rattrapages. Oui, on n'est pas allés au bout du programme. Oui, c'est pénalisant. Mais tu peux toujours apprendre par toi-même. Tu peux aller travailler à la bibliothèque universitaire."

"C'est ça, être 'des professionnels du désordre'"

Un peu à l'écart de l'agitation, confortablement installés dans un canapé, ordinateurs portables sur les genoux, Lily et Benoît, respectivement en deuxième et troisième année de licence d'économie et d'histoire, s'affairent eux aussi, concentrés. Ils ont la tâche cruciale d'organiser le programme des conférences du lendemain et de l'envoyer par e-mail aux étudiants chaque soir. Ils répondent aussi aux nombreuses sollicitations. "C'est ça, être 'des professionnels du désordre", plaisante Benoît, reprenant la formule d'Emmanuel Macron.

"Au début, on a demandé à des assos et à des profs de faire des confs. Maintenant, on a trop de propositions", se félicite Lily. Attac vient d'annuler sa conférence. Le Génépi s'apprête à en donner une autre et le site belge Nordpresse se propose d'en tenir une troisième sur les "fake news" et le déclin de la presse traditionnelle. "C'est un CDI à plein temps, sourit Lily. Quand ce sera fini, on fera un grosse manif pour demander qu'on nous paie pour l'organisation du blocage."

Le programme des conférences et activités proposées dans la faculté occupée de Tolbiac, le 18 avril 2018 à Paris. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

"Il n'y a eu que trois grosses soirées en 23 jours d'occupation, alors que c'est l'autogestion, se félicite Lily. Et il y a moins de sexe depuis qu'on occupe la fac", ajoute Benoît, faisant allusion aux insinuations du président de leur université Georges Haddad. Benoît ne quitte la fac qu'avec le dernier tramway et ce n'est qu'à ce moment-là qu'il se coupe de Facebook. "On rentre chez soi juste pour prendre une douche", assure Lily. "Tu ne débranches jamais vraiment. Tu te dis toujours qu'il peut se passer quelque chose. Mais on a tellement de soutiens qu'ils ne pourront jamais intervenir. De toute façon, Macron a dit qu'on était une fac qui ne pouvait pas être expulsée", veut-elle croire.

On a vu Montpellier, on a vu Toulouse, on s'est dits que la seule fac qui pouvait se réveiller à Paris, c'était nous. Mais on ne voulait pas bloquer pour ne rien faire. On voulait proposer quelque chose.

Lily, étudiante

à franceinfo

Assises autour de tables de classe, sur les hauteurs de "la fosse", Faïza, Sarah et Marie révisent au soleil. Elles viennent à la fac tous les jours. "On travaille le matin et l'après-midi on participe au mouvement. On est là depuis le début. C'est monté crescendo. Pour la première AG, on était moins de 400. Mais pour voter le blocus, on était environ 2 000. Il n'y avait plus de place pour entrer dans l'amphi", assure Faïza. Etudiante en première année de licence de géographie, elle a terminé des graphiques qu'elle doit remettre à son professeur. "Le prof nous a donné rendez-vous dans un café du coin."

Des graffitis recouvrent les murs de la faculté occupée de Tolbiac, le 18 avril 2018 à Paris. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

En attendant, elle fait de la politique avec ses copines. "S'il y avait eu la sélection, je n'aurais jamais pu venir étudier ici", croit Sarah. "Moi, ce que je veux, c'est la démission de Macron et Vidal", lâche Marie. "C'est à ça qu'il sert ce mouvement, à débattre", souligne Faïza. "Les gens nous prennent pour des branleurs. Ils croient qu'on fait ce blocage juste pour avoir notre année avec 10 de moyenne. Mais nous, ce n'est pas ça qu'on veut. On aimerait bien passer nos partiels."

Les trois étudiantes s'inquiètent justement pour leurs partiels. Noisy-le-Grand, Rungis... Elles ne savent pas encore où elles iront les passer. "Apparemment, les cheminots vont bloquer les rails", croit savoir Marie. Une chose est sûre : "'Il n'y aura pas d'examen en chocolat !'" La bande rit de bon cœur, se moquant des paroles du chef de l'Etat. Elle rit aussi des mots de Georges Haddad, le président de leur université : "la violence, la drogue, le sexe", le "capharnaüm". "Je suis là tous les jours, je ne vois rien", tranche Faïza. Sarah abonde : "Des gars qui fument des joints, ici, il y en avait avant le blocage."

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