Lutte contre l'antisémitisme sur internet : "Twitter est le vilain petit canard, il faut que ça change"

Après les mesures annoncées mercredi soir par Emmanuel Macron lors du dîner du Crif pour lutter contre l'antisémitisme avec notamment une proposition de loi contre la haine sur internet, Eric Morain, spécialiste du cyberharcèlement, pointe du doigt la responsabilité de Twitter.

Eric Morain, avocat, à la cour d\'assise de Paris, le 27 novembre 2012.
Eric Morain, avocat, à la cour d'assise de Paris, le 27 novembre 2012. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

"Aujourd'hui Twitter est le vilain petit canard des réseaux sociaux, il faut que ça change", a estimé jeudi 21 février sur franceinfo, après les mesures annoncées mercredi soir par Emmanuel Macron lors du dîner du Crif, le Conseil représentatif des institutions juives de France, pour lutter contre l'antisémitisme avec notamment une proposition de loi contre la haine sur internet. L'avocat pointe en revanche les progrès en la matière de Facebook, qui "a fait beaucoup plus d'efforts depuis quelques années pour limiter ce type de message."

franceinfo : Si on constate un message haineux sur Twitter ou Facebook et que l'on n'a pas les moyens d'avoir un avocat, que fait-on ?

Vous pouvez toujours le signaler à Twitter ou à Facebook. Je les distingue tous les deux : on n'est pas encore dans le vertueux, mais en tout cas Facebook a fait beaucoup plus d'efforts depuis quelques années pour limiter ce type de message. Si vous signalez un message à Facebook, il y a une chance que non seulement le commentaire soit effacé, mais que la personne à l'origine du commentaire ait un problème avec son compte, qu'il faille le réactiver. Et pour réactiver un compte suspendu sur Facebook, il faut justifier d'une pièce d'identité : on est là à la limite de l'anonymat, de la réalité d'une identité. En revanche, j'étais heureux d'entendre [mercredi] le président de la République pointer du doigt Twitter. Aujourd'hui, Twitter est le vilain petit canard des réseaux sociaux, il faut que ça change.

La future loi va obliger ces plateformes à retirer les propos sous 24 heures sous peine d'amende, peut-être plusieurs millions d'euros. C'était ça la solution ?

Ce n'est pas la solution, mais cela passe quand même par ce type de solutions. On a un exemple allemand qui a très bien fonctionné : l'Allemagne, en concertation avec les plateformes, a voté une loi qui aujourd'hui est efficace et qui fait qu'aujourd'hui le réseau y est plus assaini qu'en France. Ce n'est pas encore la panacée, mais en tout cas il y a eu une vraie avancée. Qu'on adosse sur un chiffre d'affaire un montant d'amende me paraît une bonne chose : on met quand même aujourd'hui six jours sur Twitter pour supprimer le compte de Rivarol, pour des propos absolument ignobles. Ce sont des propos généraux, qui vont viser telle ou telle communauté, et qui sont sans doute plus faciles à supprimer car il y a plus de signalements. Mais les propos [qui visent un individu], quand vous êtes victime de cyberharcèlement, ne sont pas pris en compte aussi rapidement par Twitter et c'est ça qu'il faut changer, parce que le parcours juridique et judiciaire d'une victime de cyberharcèlement est terrible.

Est-ce que l'une des solutions n'aurait pas été de lever l'anonymat sur internet et d'avancer à visage découvert ?

Non, je ne crois pas. Je crois qu'il faut toucher d'une main tremblante les libertés individuelles et la liberté d'expression. D'abord, on n'est pas anonyme. Le "pseudonymat" n'est pas l'anonymat, on laisse des traces à chaque fois qu'on publie et on peut vous retrouver. Je crois que cela entraînerait quelque chose de plus grave : une dissuasion à la liberté de ceux qui viennent révéler, qui vont parler alors qu'ils n'auraient jamais parlé, qui vont apporter ou partager alors qu'ils n'aurait jamais apporté ou partagé quelque information que ce soit. Je crois que ça doit rester un réseau pour ça. Je ne vais pas parler du monde des Bisounous de Mounir Mahjoubi, le secrétaire d'Etat chargé du Numérique, qui dit qu'il faut un internet et un Twitter de l'amour. Ce n'est pas si absurde que ça : si on pouvait être vertueux dans ce sens-là plutôt que d'interdire, ce serait encore mieux.