Les sportives face à la fragilité du périnée : "C’était tellement tabou que je n’ai pas osé en parler"

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À l'Insep (ici le 5 juin 2020), les entraîneurs, préparateurs physiques et athlètes sont désormais sensibilisés sur la nécessité de prendre en compte le périnée dans la pratique sportive. (FRANCK FIFE / AFP)

Le périnée, très sollicité durant la pratique sportive, exerce un rôle peu connu et n’est pas toujours pris en compte. Certains exercices peuvent contribuer à l'affaiblir et augmenter le risque d’incontinence urinaire d’effort chez les athlètes.

"La première fois que j'ai eu des fuites urinaires, je n'ai pas fait le lien avec le périnée. C'était tellement tabou que je n'ai pas osé en parler. J'ai eu peur du regard des autres et j'ai pensé, à tort, que personne ne pouvait m'offrir de l'aide là-dessus." Il y a encore un an, Gwendoline Daudet, 22 ans, n'avait jamais entendu parler de l'incontinence urinaire d'effort, autrement dit : des fuites soudaines lors d'une activité physique. Ni d'aucune autre problématique liée spécifiquement à l'anatomie féminine.

"Je n'avais jamais eu d'entraînements adaptés à ma morphologie, que ce soit pour renforcer le plancher pelvien ou éviter d'empirer une situation", regrette la championne d'Europe et vice-championne du monde en relais short-track. Pourtant, Gwendoline Daudet est loin d'être la seule athlète à subir cette pathologie. Marie Bouchard, 27 ans, a vécu la même situation. "On ne s'en rend pas vraiment compte. Je me disais que c'était normal et cela n'était pas dérangeant pour les autres, donc je ne posais pas la question", confie l'athlète, spécialiste du 3000 m steeple.

Plus de sept athlètes sur dix concernées

L'incontinence urinaire d'effort est très longtemps restée sous-estimée dans l'univers du sport. De nombreuses femmes et athlètes ignorent encore les fonctions du périnée, voire son existence. Pourtant, cet ensemble de muscles internes, situé entre le pubis et le coccyx, est très sollicité pendant une pratique sportive intensive.

"Il peut y avoir un point de faiblesse. Soumis à des pressions intra-abdominales fortes, les faisceaux musculaires peuvent se détendre, s'aplatir et perdre en efficacité. Si l'espace entre les faisceaux s'élargit, la fonction de soutien est perturbée", explique Carole Maître, gynécologue à l'Institut national du sport et de la performance (Insep). "Cela peut aboutir à des fuites urinaires, quel que soit l'âge. Cela arrive le plus souvent en fin d'entraînement, au bout de l'effort."

Dans leurs activités, les athlètes de haut niveau pratiquent des exercices dont l'intensité génère certaines pressions intra-abdominales. Elles sont donc davantage touchées par des risques de fuites urinaires soudaines. Les sports les plus à risque sont ceux qui entraînent des déplacements rapides, à l'image de la course à pied, du tennis (au service, entre autres), du basket, du foot...

Certains sports, plus statiques, entraînent une forte contraction des abdominaux. C'est le cas de l'haltérophilie, de la lutte, du judo, du lancer de disque, ou encore de la gymnastique. Les sports dits "techniques" (tir à l'arc, golf…) sont davantage épargnés.

Gwendoline Daudet (numéro 73) lors des séries du relais féminin aux Championnats d'Europe, à Gdansk (Pologne), le 22 janvier 2021. (ADAM WARZAWA / PAP)

Lors d'une étude réalisée à l'Insep en 2016, 72% des 404 sportives interrogées présentaient des fuites urinaires, qu'elles soient rares ou fréquentes. "Le fait d'en avoir, même rarement, est déjà un problème. L'athlète peut subir une perte de performance du fait de la faiblesse du périnée. C'est pourquoi, il est important de travailler le périnée autant que les abdominaux. Si ce premier n'est pas pris en compte, la pression intra-abdominale va s'échapper en s'appuyant dessus", souligne Carole Maître.

Une question taboue

Il y a cinq ans, la kinésithérapeute Isabelle Reynaud, spécialisée en pelvi-périnéologie a créé l'association Sport et Spécificités féminines (Sport Sf). Menée par une équipe de professionnels de la santé et du sport, l'objectif de l'association est de sensibiliser toutes les sportives, quel que soit leur niveau, ainsi que les clubs et fédérations aux particularités de l'anatomie féminine, dont celles liées au périnée.

"Je me suis aperçue depuis très longtemps au sein de mon cabinet qu'il y avait un manque de connaissances et trop de retenue autour de ce sujet très tabou. J'avais des retours du style : 'Si j'avais su, je n'en serais pas là aujourd'hui', 'Personne ne m'avait jamais prévenue', 'Je n'osais pas en parler'", raconte Isabelle Reynaud. "Le périnée est un muscle assez 'discret', que l'on ne voit pas. C'est une zone intime et il n'est pas facile de parler de cette région-là."

À ses yeux, il est primordial que les entraînements soient adaptés en fonction de l'anatomie de la femme. "Derrière chaque sportive de haut niveau, il y a avant tout une femme. Sport Sf fait en sorte que les filles puissent s'épanouir, pratiquer en toute tranquillité et performer avec la notion de prévention spécifique."

"Au départ, nous n'en parlons pas car nous pensons qu'aucune solution n'existe. C'est un peu une attitude fataliste : 'C'est comme ça, ça existe, c'est chiant, mais je ne peux rien y faire.'"

Gwendoline Daudet

Patineuse de vitesse

Récemment, Isabelle Reynaud a accompagné une jeune adolescente, âgée d'à peine 13 ans et adepte du BMX race. "Elle revenait de chaque entraînement avec les sous-vêtements trempés et n'osait en parler à personne. Elle l'avait même caché à sa mère, car elle avait terriblement honte", se rappelle avec tristesse la fondatrice de l'association.

"Ce n'est plus possible de voir ça aujourd'hui. Combien d'athlètes sont dans la même situation et pensent que c'est normal ? Les pathologies pelvi-périnéales ne sont pas des maladies, mais des gênes fonctionnelles qu'il convient de traiter."

Depuis sa création, l'association a déjà accompagné 25 athlètes, dont Gwendoline Daudet et Marie Bouchard. Celles-ci admettent que parler de ce sujet est une barrière parfois difficile à briser. Marie Bouchard a aussi eu la chance de tomber sur une entraîneure à l'écoute, à laquelle elle n'a pas hésité à se confier. "Elle était l'une des seules femmes entraîneures nationales à l'époque. Les encadrants sont souvent des hommes. Je n'ai pas eu peur d'aller la voir, car c'était une femme. Je ne me serais pas adressée à un homme à l'époque", confesse-t-elle.

Vers une sensibilisation accrue 

À l'Insep, les entraîneurs sont désormais sensibilisés sur la manière de travailler les abdominaux, sans majorer la pression intra-abdominale. Un petit carnet a été remis aux sportives, les informant de la fonction du périnée, avec des exercices spécifiques à effectuer afin de ne pas l'affaiblir. La gynécologue Carole Maître a également observé une libération de la parole sur le sujet. Elle se réjouit que les athlètes viennent désormais la consulter pour ce type de pathologies : "Auparavant, il y avait beaucoup de non-dits. Mais aujourd'hui, les sportives s'adressent à nous pour cette problématique, ce qui est nouveau."

Marie Bouchard et Gwendoline Daudet sont aussi ravies des progrès effectués sur ce sujet. "Au niveau de la préparation physique, j'ai désormais des exercices plus adaptés au programme. Ce n'est pas sorti par l'autre oreille", se satisfait la championne d'Europe et vice-championne du monde en relais short-track. 

Les deux athlètes aspirent à exercer, à leur tour, le rôle de porte-parole auprès de leurs club et fédération. "En prenant la parole publiquement, j'espère pouvoir contribuer à faire aller les choses dans le bon sens, conclut Gwendoline Daudet. Je n'ai pas envie que les générations futures aient les mêmes problèmes et questionnements que nous, mais qu'elles en parlent librement."

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