Pourquoi les dentistes manifestent-ils contre la réforme de leurs tarifs ?

Les syndicats de dentistes ont appelé à manifester et à faire grève vendredi à Paris. Les étudiants en chirurgie dentaire sont quant à eux en grève depuis le 13 janvier.

Une manifestation devant le siège de l\'Union nationale des caisses d\'assurance-maladie (Uncam), à Paris, le 27 janvier 2017.
Une manifestation devant le siège de l'Union nationale des caisses d'assurance-maladie (Uncam), à Paris, le 27 janvier 2017. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

"Une grosse colère et une grosse inquiétude". Les dentistes sont appelés à se mobiliser, vendredi 3 mars, à l'appel des trois principaux syndicats dentaires, des syndicats des étudiants en chirurgie dentaire et des internes. Ils dénoncent l'arbitrage dont fera l'objet la convention qui détermine les plafonds des soins dentaires, après l'échec des négociations engagées avec l'assurance-maladie. Ils déplorent de ne pas avoir été reçus une seule fois par la ministre de la Santé Marisol Touraine depuis sa prise de fonction en 2012.

Franceinfo revient sur les raisons de la colère des dentistes.

Parce que le remboursement des actes de base n'a pas évolué depuis 1988

"On est accusés de toutes sortes de maux car nos prothèses sont trop chères, affirme Catherine Mojaïsky, présidente de la CNSD (Confédération nationale des syndicats dentaires), l'un des syndicats qui appellent à la manifestation. C'est vrai que c'est cher, mais le blocage de la revalorisation des soins de base nous empêche de faire baisser nos prix". Pointés du doigt pour des tarifs excessifs sur les prothèses dentaires, les praticiens se défendent de tout enrichissement. Ils expliquent ces tarifs par le faible remboursement des soins de base et les coûts inhérents à leur profession.

Selon la syndicaliste, la profession tourne à 65% de charges, entre la rémunération des assistants et l’achat de produits ou de matériels dentaires. "Une exception dans les professions de santé", qui justifierait la recherche de revenus dans les soins prothétiques, qui ne sont pas plafonnés.

Tous les praticiens contactés par franceinfo affirment perdre de l'argent sur les "petits" actes, qui représenteraient "80% de leur travail", selon Catherine Mojaïsky. Ils déplorent que les grilles tarifaires imposées par la convention de l’assurance-maladie n'aient pas été mises à jour depuis 1988.

Depuis trente ans, les techniques ont évolué, les matériaux aussi. Pas les tarifs réglementés.Jérémy Glomet, président de L’Union nationale des étudiants en chirurgie dentaireà franceinfo

"Si l'on pose un composite dans le cadre du soin d’une carie, c'est facturé 40 euros au patient, décrit le dentiste. Avec les techniques actuelles, le salaire d'un assistant, le temps demandé, on ne couvre pas du tout nos frais".

Parce que la ministre veut plafonner les actes les plus chers

Alors les praticiens se rattrapent sur les prothèses, dont les tarifs ne sont pas réglementés. Un devis doit simplement être proposé et les honoraires doivent être déterminés avec "tact et mesure", précise l'assurance-maladie.

A titre d'exemple, la Sécurité sociale rembourse une couronne à hauteur de 75,25 euros. Les prix pour le patient, eux, s'échelonnent entre 107,50 et 1 800 euros, selon la ville où vous vous trouvez, rappelle Le Figaro. Le prix d'achat pour le dentiste de ces prothèses est quant à lui de 115 euros en moyenne, selon un décompte de 60 Millions de consommateurs en 2013. "L’assurance-maladie s’est désengagée, elle ne rembourse même pas le prix d’achat des prothèses", déplore Jacques Le Voyer, vice-président de l’Union dentaire.

Les syndicats affirment donc gagner de l’argent sur "les patients dans un état critique", lorsqu’ils ont besoin, par exemple, de la pose d’une prothèse. Ils veulent que les actes de prévention soient mieux rémunérés et mieux remboursés.

Nous préférons que les patients fassent attention à leurs dents plutôt que de venir en dernier recours pour des soins lourds et chers. Cela coûterait moins aux patients et surtout à l'assurance-maladie.Jacques Le Voyer, vice-président de l'Union dentaireà franceinfo

Parce que les dentistes veulent plus de prévention

C’est ce qui est arrivé à Catherine, 42 ans, qui a snobé les cabinets de dentistes pendant trois ans, jusqu'à ce qu'un déchaussement des dents l'oblige à revenir quatre fois au cabinet du docteur Julien Laupie, à Nice. Le chirurgien-dentiste lui a remis un devis de 620 euros... "La Sécurité sociale ne rembourse rien, pourtant je vais lui sauver ses dents", déplore le docteur. "On est dans un système où tout est curatif, ajoute-t-il. Si l'on avait enseigné les bonnes techniques de brossage à cette patiente, et si elle était venue plus régulièrement, elle n'en serait pas arrivée là".

"On veut changer le paradigme de soin", renchérit Jérémy Glomet, président de l'Union nationale des Etudiants en Chirurgie Dentaire, en grève depuis le 13 janvier dernier.

Il faut miser sur une prochaine génération sans carie.Jérémy Glometà franceinfo

Comme tous ses collègues contactés par franceinfo, Julien Laupie demande une "vraie considération pour la prévention". Aujourd'hui, la loi prévoit la prise en charge à 100% d'un examen et des soins nécessaires pour les enfants de 6, 9, 12, 15 et 18 ans, rappelle le site de l'administration française. Pour les enfants de 6 et 12 ans, l'examen est obligatoire. Mais rien n'est prévu s'ils ne le font pas.

Parce que les négociations se sont enlisées

L'assurance-maladie allait pourtant dans le sens des syndicats lorsqu'elle a lancé, le 22 septembre dernier, les négociations avec les fédérations dentaires.

D’un côté, les dentistes réclamaient une revalorisation des tarifs des soins dits "conservateurs" (carie, détartrage,...) et de ceux de prévention. De l’autre, le ministère de la Santé demandait un plafonnement du tarif des prothèses, à 510 euros pour une couronne céramo-métallique et 540 euros pour une céramo-céramique. L’assurance-maladie a alors proposé d’augmenter les remboursements des soins de base à hauteur de 806 millions d’euros sur quatre ans. Les professionnels avaient évalué les besoins à au moins 2,5 milliards d’euros.

Or, le 27 octobre, la ministre a mis la pression aux négociateurs en intégrant un amendement à la loi de finances de la Sécurité sociale, qui prévoyait d'avoir recours à un arbitrage si l'accord n'était pas conclu avant le 1er février 2017. La méthode a braqué les dentistes.

Si l'arbitrage passe, tous ces actes de base, je ne les ferai plus.Marc Sabek, chirurgien-dentiste à Tours et membre du syndicat CNSDà franceinfo

Les négociations ont alors été stoppées par les syndicats. Les praticiens n'étaient pas satisfaits des montants annoncés pendant les négociations. Selon eux, l'augmentation des prix fixés ne compenserait pas le manque à gagner dû au plafonnement des prothèses voulu par la ministre. Ils jugent "antidémocratique" la méthode employée et veulent que Marisol Touraine n'applique pas les nouveaux tarifs décidés par l'arbitre. Ce dernier a jusqu'au 7 mars pour rendre sa copie.