La défiance des Français face à la vaccination "n'est ni légitime, ni justifiée", selon Frédéric Tangy de l'Institut Pasteur

Frédéric Tangy, directeur de recherche au CNRS et chef de l’unité Génomique virale et Vaccinations à l’Institut Pasteur "comprend" la défiance des Français à l'égard du vaccin contre la grippe, "mais elle n'est ni légitime, ni justifiée", assure-t-il sur franceinfo.

Un homme se fait vacciner contre la grippe, le 6 octobre 2017 à Ajaccio (Corse).
Un homme se fait vacciner contre la grippe, le 6 octobre 2017 à Ajaccio (Corse). (PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP)

Alors que la campagne de vaccination contre la grippe saisonnière débute samedi 6 octobre, Frédéric Tangy, directeur de recherche au CNRS et chef de l’unité Génomique virale et Vaccinations à l’Institut Pasteur, rappelle "qu’on sauve des vies en vaccinant" et que le vaccin contre la grippe "n’a aucun adjuvant, aucun produit chimique". Selon lui, la défiance face au vaccin contre la grippe n'est "ni légitime, ni justifiée".

franceinfo : Il y a une grande défiance des Français à l’égard des vaccins. Est-elle justifiée ?

Frédéric Tangy : Je la comprends [cette défiance] mais elle n’est ni légitime, ni justifiée. La grippe, c’est très difficile car le vaccin n’a pas la même efficacité d’une année sur l’autre, parce que c’est un ensemble de virus, et qui peut passer des oiseaux, à l’homme, au porc. C’est un virus qui se réassemble, se remodifie au cours des années. Donc, il faut en permanence surveiller la grippe, surveiller quels sont les virus qui circulent dans quelle partie du monde et à partir de cette information, on reconstruit une composition vaccinale qu’on reprépare pour l’année suivante.

En fonction de quels critères prépare-t-on une formule ?

L’OMS [Organisation mondiale de la santé] est chargée de cette surveillance par l’intermédiaire d’une centaine de centres collaborateurs de l’OMS à travers le monde entier qui collectent des prélèvements sur des individus qui ont la grippe. Des prélèvements sont analysés et les virus sont décryptés, séquencés, donc on reconnait quel virus est à quel endroit, en Thaïlande, en Chine, au Brésil, au Canada, au Zimbabwe…Les saisons ne sont pas les mêmes. La saison des pluies en Asie, c’était cet été. Quand il y a une saison des pluies, il fait froid, le nez coule et la grippe aime bien le froid. C’est un virus des voies respiratoires et s’il fait froid, le virus est content et se propage et donc ce n’est pas au même moment dans le monde. Ces centres de surveillance de l’OMS identifient les virus et quand il y a eu un grand changement par rapport à la composition de l’année précédente, ils décident de refaire la composition vaccinale. À partir de là, ça prend 3 à 6 mois. Ce n’est pas tant la fabrication qui prend du temps mais les contrôles sanitaires qui sont imposés aux laboratoires qui fabriquent.

Le vaccin est-il vraiment une protection contre la grippe ?

Les études statistiques montrent qu’on sauve des vies en vaccinant. Et les vies qu’on sauve, ce sont les vies des personnes âgées, les plus sensibles à la grippe. La composition ne protège pas aussi efficacement tous les ans. On est tous plus ou moins immunisé contre la grippe, parce qu’on l’a tous eu une fois dans notre vie. Le vaccin rappelle cette immunité, l’augmente et rajoute le virus qui manquait par rapport à l’année précédente. Pour les femmes enceintes, quel que soit le mois de grossesse, c’est un vaccin qu’il faut faire. Parce que quand le virus se transmet au fœtus, c’est éminemment dangereux pour le fœtus. Cela peut avoir des complications plus tard, qu’on découvrira quand l’enfant aura 10-15 ans. Les nourrissons sont très à risques, les personnes âgées et les obèses également.

Peut-on attraper la grippe en se faisant vacciner ?

Non. C’est clair et net. Le vaccin contre la grippe n’a aucun adjuvant, aucun produit chimique. Le vaccin contre la grippe, c’est le virus identifié, ce virus est cultivé dans trois ou quatre laboratoires au monde extrêmement surveillés. Ensuite, il est inactivé, reformulé, cassé en morceaux et mélangé et c’est ça qui est administré sans aucun produit chimique. On est dans l’agriculture, ce sont des produits biologiques. On peut attraper la grippe après un vaccin s’il y a un nouveau virus qui circule et que la composition vaccinale ne comprenait pas ce virus. On peut aussi attraper quelque chose qui ressemble à la grippe, mais qui n'est pas la grippe.

Faut-il obliger les personnels soignants à se faire vacciner ?

Je trouve qu’il faudrait. Notre ministre de la Santé a imposé les 11 vaccinations pédiatriques. Pour le personnel hospitalier, je serais assez favorable à une vaccination obligatoire.

Y aura-t-il bientôt un vaccin universel pour toutes les souches de virus ?

On travaille là-dessus à l’Institut Pasteur, dans mon laboratoire et dans d’autres laboratoires dans le monde. Il y a des centaines de projets en cours, dont peut-être 4 ou 5 qui vont finir par aboutir. L’idée étant de se protéger contre les parties les plus constantes du virus qui se retrouvent dans tous les sous-types de virus qui circulent et de donner une immunité au moins pour 10 ans. Ce serait un vaccin semi-universel. Et le graal de la vaccination antigrippal, c’est un vaccin qu’on donne une fois avec les vaccins pédiatriques, ce serait le 12e obligatoire, et on serait protégé toute sa vie contre la grippe. Ça va venir. Tout le monde travaille là-dessus.