Vrai ou fake Covid-19 : peut-on vraiment comparer les thromboses liées au vaccin d'AstraZeneca et celles liées à la pilule contraceptive ?

Ces thromboses affectent des parties du corps différentes, résultent de mécanismes distincts et ne se traitent pas de la même façon, expliquent des médecins vasculaires.

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Un flacon du vaccin AstraZeneca, dans une pharmacie de Savenay (Loire-Atlantique), le 2 avril 2021. (LOIC VENANCE / AFP)

AstraZeneca se retrouve encore pointé du doigt. Déjà mal aimé à cause de polémiques à répétition et de doutes sur son efficacité, ce vaccin contre le Covid-19, qui se fait désormais appelé Vaxzevria, est une nouvelle fois critiqué à cause des cas de thrombose auxquels il est lié. Des internautes ont comparé ce risque d'avoir un vaisseau sanguin obstrué par la formation d'un caillot de sang à celui associé à la prise de la pilule contraceptive.

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"Si on s'inquiétait autant des thromboses de la pilule que de celles de l'AZ [AstraZeneca], on ferait des progrès sur la contraception", a écrit une utilisatrice de Twitter dans un message qui, au lundi 12 avril, avait été partagé quelque 6 000 fois et reçu environ 17 000 mentions "j'aime". Il y a "deux poids, deux mesures", a également dénoncé, le 17 mars, l'Avep (Association des victimes d'embolie pulmonaire et d'AVC liés à la contraception hormonale). Franceinfo a interrogé des spécialistes de la médecine vasculaire. Ils expliquent pourquoi il est inapproprié de faire ce parallèle.

Des thromboses différentes

Pour la pilule. Toutes les pilules ne sont pas associées à un risque de thrombose. Les pilules progestatives ne sont pas concernées. Les principales mises en cause sont celles de 3e et 4e générations, les pilules œstroprogestatives, explique Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, professeure de médecine vasculaire au CHU d'Amiens, et présidente de la Société française de médecine vasculaire (SFMV).

"La contraception œstroprogestative peut provoquer des embolies pulmonaires, des thromboses au niveau des membres inférieurs."

Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, professeure de médecine vasculaire au CHU d'Amiens

à franceinfo

Pour AstraZeneca. Les très rares cas liés à des injections d'AstraZeneca concernent certes des thromboses veineuses et peuvent aussi conduire à des embolies pulmonaires, comme pour les pilules œstroprogestatives, relève Stéphane Zuily, médecin au CHRU de Nancy, spécialiste des maladies vasculaires. Mais, note l'expert, ces thromboses associées au vaccin se distinguent de celles causées par la pilule contraceptive par les parties du corps qu'elles affectent. 

"Avec AstraZeneca, ce sont des thromboses plutôt insolites, cérébrales ou digestives, qui sont très rares dans la population générale."

Stéphane Zuily, médecin au CHRU de Nancy

à franceinfo

Des mécanismes et des traitements distincts 

Pour les pilules œstroprogestatives. "Elles vont induire une espèce d'hypercoagulabilité, c'est-à-dire que cela peut provoquer un sang trop épais", explique à franceinfo Christine Jurus, présidente du Collège national professionnel de médecine vasculaire. Elles sont potentiellement dangereuses si elles ne sont pas traitées à temps. Le plus grand risque est que le caillot se détache de l’endroit où il s’est formé et atteigne les poumons, ce qui conduit à l’embolie pulmonaire.

Mais Marie-Antoinette Sevestre-Pietri se montre rassurante. Il s'agit de thromboses "standard""qui sont habituelles" et qu'"on sait très bien diagnostiquer et très bien traiter", assure-t-elle. La spécialiste ajoute que si une femme est victime d'une thrombose peu après avoir commencé une contraception avec des pilules œstroprogestatives, celle-ci est arrêtée. "Les causes sont explorées. Un traitement est donné, en général pendant trois mois, et ça va mieux", poursuit-elle. Un traitement à base d'anticoagulant peut être suffisant.

Pour AstraZeneca. "On passe dans un autre monde", prévient Stéphane Zuily. Si les thromboses liées au vaccin AstraZeneca demeurent en partie mystérieuses, les médecins s'accordent déjà à dire qu'il s'agit d'un type de "thrombose auto-immune qui aboutit à la création d'anticorps qui vont être dirigés contre les plaquettes", expose Marie-Antoinette Sevestre-Pietri.

"C'est un mécanisme d'allergie, pas d'hypercoagulation."

Christine Jurus, présidente du Collège national professionnel de médecine vasculaire

à franceinfo

Les spécialistes soupçonnent certains composants du vaccin de provoquer (pour une raison encore inconnue) une réaction allergique chez certains patients. Celle-ci provoquerait une "activation exagérée des plaquettes sanguines qui, en s'agrégeant les unes aux autres sont à l'origine du caillot", expliquent dans un communiqué la SFMV et le Groupe français d'études sur l'hémostase et la thrombose (PDF).

Les connaissances sur ce phénomène s'avèrent encore faibles pour l'instant, ce qui complique sa prise en charge. "Les thromboses auto-immunes sont associées à des difficultés thérapeutiques et à des complications", remarque Marie-Antoinette Sevestre-Pietri.

"Quand vous avez une thrombose dans une veine du cerveau, le traitement est plus délicat et le pronostic n'est pas le même."

Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, professeure de médecine vasculaire au CHU d'Amiens

à franceinfo

Pour traiter ces thromboses particulières, Stéphane Zuily rapporte que les praticiens se sont accordés sur "des attitudes thérapeutiques, de prévention et de dépistage, au niveau national, avec la Société française de médecine vasculaire, les neurologues vasculaires et les hématologues pour émettre des recommandations de prise en charge".

Une connaissance des risques déséquilibrée

Pour les pilules œstroprogestatives. Les trois médecins vasculaires contactés par franceinfo insistent sur le fait que les risques de thromboses liées à ces pilules sont extrêmement bien connus. "Ils sont calculés de façon précise", affirme Marie-Antoinette Sevestre-Pietri. "Les pilules de 3e et 4e générations ont été déremboursées et les recommandations sont très strictes", souligne Stéphane Zuily, rappelant que divers facteurs comme le tabagisme, le poids ou encore les antécédents familiaux sont pris en compte.

"Les pilules sont prescrites après un interrogatoire médical minutieux. Le risque est extrêmement cadré."

Christine Jurus, présidente du Collège national professionnel de médecine vasculaire

à franceinfo

L'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) rappelle que l'on dénombre chaque année 5 à 10 cas de thrombose pour 100 000 femmes sans contraception hormonale, 20 cas pour 100 000 femmes sous pilule de première ou deuxième génération, et 40 cas pour 100 000 femmes sous pilule de 3e ou 4e génération. "Oui, il y a un risque. Mais malgré tout, c'est rare", commente Stéphane Zuily. "Le balance bénéfices-risques reste favorable et surtout la prescription est sécurisée au maximum", conclut-il.

Cette incidence est à comparer à celles des thromboses dans la population générale : selon le CHRU de Nancy, chaque année, 100 à 200 personnes sur 100 000 présentent une thrombose veineuse. Ce risque augmente notamment avec l'âge, car "on a plus de risque de développer un cancer quand on est âgé et que le cancer augmente le risque de thrombose", synthétise Stéphane Zuily.

>> Vaccins contre le Covid-19 : on vous explique ce qu'est la "balance bénéfices-risques" évaluée par les autorités de santé

Pour AstraZeneca. Si le risque est finement calculé pour les pilules œstroprogestatives, "avec AstraZeneca, il est imprévisible puisqu'il s'agit d'une réaction allergique", rappelle Christine Jurus. 

"C'est une activation du système immunitaire anormale, exceptionnelle, qui apparaîtrait chez certains patients prédisposés. Nous ne comprenons pas encore pourquoi cela se produit plus chez eux que chez d'autres."

Stéphane Zuily, médecin au CHRU de Nancy

à franceinfo

L'Agence européenne du médicament a rapporté (communiqué en anglais), le 7 avril, 222 cas de thromboses sur les quelque 34 millions de personnes qui ont reçu ce vaccin en Europe et Royaume-Uni, soit environ un cas pour 153 000 injections.

"C'est rarissime", commente Stéphane Zuily. De plus, parmi les personnes vaccinées avec AstraZeneca, environ une personne sur un million en est morte. Le médecin spécialiste compare ce chiffre à la probabilité de mourir d'un choc anaphylactique, qui se situe entre 0,6 et 0,8 par million de patients traités par antibiotiques. "Je pense que les gens qui prennent un antibiotique ne pensent pas à chaque fois qu'ils vont mourir d'un choc anaphylactique", fait-il remarquer.

Pour AstraZeneca, "les bénéfices l'emportent sur les risques malgré le lien possible avec de très rares cas de caillots sanguins associés à de faibles taux de plaquettes", a écrit l'Agence nationale de santé et du médicament (ANSM), le 29 mars, dans un "courrier à destination des professionnels de santé". De son côté, l'Agence européenne du médicament continue de recommander l'AstraZeneca et rappelle que la balance bénéfices-risques penche toujours en faveur du vaccin

Au total, le risque de développer une thrombose qui serait causée par la prise de certaines pilules est bien plus élevé que celui lié au vaccin AstraZeneca. Mais "ce sont deux choses complètement différentes", martèle Stéphane Zuily. "On ne peut pas les opposer ou mettre en comparaison", insiste Christine Jurus.

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