L'invité éco, France info

Vaccin contre le coronavirus : il faudrait “une coordination entre tous les pays”, estime l'économiste Esther Duflo

La lauréate du dernier prix Nobel d'économie était l'invitée éco de franceinfo jeudi 14 mai.

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Esther Duflo, prix Nobel d\'économie, lors d\'une conférence de presse au MIT à Cambridge au Etats-Unis, le 14 octobre 2019.
Esther Duflo, prix Nobel d'économie, lors d'une conférence de presse au MIT à Cambridge au Etats-Unis, le 14 octobre 2019. (JOSEPH PREZIOSO / AFP)

“Il n’y a pas de raison de s’étonner” que Sanofi annonce distribuer en priorité aux Etats-Unis un éventuel vaccin, a expliqué Esther Duflo, économiste lauréate du dernier prix Nobel, et invitée éco de franceinfo jeudi 14 mai. Selon la professeure au Massachusetts Institute of Technology (MIT), il faudrait “une coordination entre tous les pays se mettant d’accord pour financer plusieurs entreprises pharmaceutiques” afin de maximiser les chances de trouver un vaccin efficace.

>> On vous explique la polémique autour du vaccin que Sanofi veut livrer "en premier" aux Etats-Unis

Dans la perspective de garantir une distribution massive de cet éventuel vaccin partout dans le monde, Esther Duflo propose que l'Alliance globale pour les vaccins et l'immunisation (Gavi) garantisse l’achats d’un éventuel vaccin pour assurer “aux entreprises pharmaceutiques la perspective d’un marché” et justifie “qu’elles prennent les risques financiers”.

franceinfo : Êtes-vous choquée par les déclarations du groupe Sanofi sur les vaccins distribués en priorité aux Etats-Unis ?

Il n'y a pas vraiment de raison de s'étonner. On peut plutôt s'étonner d’une communication aussi maladroite. Les entreprises pharmaceutiques sont motivées par le profit. C'est plutôt étonnant d’avoir pensé que c'était judicieux de l'annoncer. Mais finalement c’est plutôt une bonne chose parce que ça génère ce débat.

Sanofi demande à l'Europe de partager les risques. Est-ce que l’Europe est moins efficace que les Etats-Unis face à cette pandémie ?

Ce que l'Europe aurait dû faire et devrait faire et peut encore faire, c'est investir le plus possible dans un vaccin. Et pas seulement dans une entreprise, mais dans 15 ou 20 candidats de vaccins possibles, puisqu'on sait que sur tous les essais qu'on fera, ils ne vont pas tous marcher. Il y en a peut être 1 sur 15 ou 1 sur 20 qui va marcher.

Qu’aurait-il fallu faire dans l’idéal ?

Il y aurait eu une coordination entre tous les pays se mettant d’accord pour financer plusieurs entreprises pharmaceutique. Et aussi leur promettre d'acheter un grand nombre de doses du vaccin de manière à ce qu'il y en ait au moins un ou deux qui soit effectivement viable et puisse être distribué de manière massive dans le monde. Et si on avait fait ça, ça coûterait énormément d'argent. C'est le risque dont le CEO de Sanofi nous parle. C'est vrai que ça coûterait énormément d'argent parce qu'il y en a beaucoup qui serait gaspillé. Mais ça nous ferait au final gagner énormément d'argent. Parce que chaque jour, chaque mois où un vaccin est disponible, l'économie mondiale gagnerait des milliards et des milliards de dollars. Ce qui est encore possible de faire aujourd'hui, c'est d'avoir une coordination la plus complète possible de tous les pays du monde pour négocier en bloc face aux industries pharmaceutiques.

La Commission européenne a lancé une initiative mondiale. Elle annonce qu'elle a réuni derrière cette initiative plus de 7 milliards d'euros. Et aujourd'hui, plus de 140 personnalités de la planète lancent un appel et demandent que le vaccin, s'il existe un jour, soit gratuit pour tous les habitants de la planète. Question de justice, et aussi question d'efficacité économique. Est-ce que vous les soutenez ?

Ca paraît non seulement la bonne chose à faire d'un point de vue éthique, et j’ai aussi beaucoup de mal à penser que ça ne se fasse pas en réalité. Dire aux pays d'Afrique : "Non, on est désolé, finalement, on n'a pas l'argent pour vous vendre le vaccin", ce n'est pas quelque chose qui sera possible. Les entreprises pharmaceutiques le savent très bien. Donc, ce serait non seulement la bonne chose à faire moralement, mais aussi d'un point de vue de l'efficacité dans la rapidité de trouver un vaccin. Car promettre aux industries pharmaceutiques que, quand ces doses seront disponibles, elles seront achetées par le Gavi pour le rendre disponible à la terre entière, ça assurerait aux entreprises pharmaceutiques la perspective d'un marché. Et donc justifierait qu’elles prennent les risques financiers.

Vous avez écrit avec Abhijit Banerje Economie utile pour des temps difficiles avant l’épidémie. Là on est au delà des temps difficiles. Est-ce que vous, économiste, vous avez des solutions à proposer ?

Je n'ai absolument pas la solution. La bonne économie est l'économie utile. Ce n'est pas une économie qui prétend avoir la solution. C’est une économie qui nous aide à réfléchir à chaque problème de la manière la plus calme possible. Même dans des situations comme celle dans laquelle nous nous trouvons en ce moment. Il faut avancer patiemment, mettre les idéologies le plus possible de côté, et essayer de comprendre comment résoudre un problème après l'autre. On a parlé du problème du vaccin. Il y a le problème de la catastrophe économique qui touche les plus vulnérables dans les pays riches et dans les pays pauvres. On a aussi des solutions possibles. Ce qu'on soutient, par exemple pour les pays pauvres, c'est la mise en place très rapidement d'un revenu ultra basique universel.

Esther Duflo, prix Nobel d\'économie, lors d\'une conférence de presse au MIT à Cambridge au Etats-Unis, le 14 octobre 2019.
Esther Duflo, prix Nobel d'économie, lors d'une conférence de presse au MIT à Cambridge au Etats-Unis, le 14 octobre 2019. (JOSEPH PREZIOSO / AFP)