Nouveau variant du coronavirus au Royaume-Uni : des routiers coincés à la frontière s'apprêtent à "passer Noël dans le camion"

Après la fermeture en urgence des frontières entre le Royaume-Uni et la France, des centaines de chauffeurs français sont bloqués sur le sol britannique. 

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Les chauffeurs tentent d'entrer dans le port toujours bloqué de Douvres (Kent), dans le sud-est de l'Angleterre, le 23 décembre 2020. (JUSTIN TALLIS / AFP)

"En vingt-huit ans de métier je n'ai jamais vu ça !", lâche Stéphane Violier. Ce chauffeur routier de 52 ans effectue régulièrement des allers-retours entre le Royaume-Uni et le continent. Depuis la fermeture des frontières, notamment avec la France, dimanche 20 décembre à minuit, il fait partie des milliers de chauffeurs coincés de l'autre côté de la Manche. Une mesure prise en urgence pour tenter de contenir la nouvelle variante du Sars-CoV-2 qui a obligé le gouvernement britannique à confiner Londres, le sud-est et l’est de l’Angleterre

Pour débloquer la situation, un accord entre les gouvernements britannique et français a été trouvé le 22 décembre. Il conditionne le retour des chauffeurs routiers dans l'Hexagone à un test négatif de dépistage rapide du Covid-19 à partir de mercredi, a indiqué le ministère des Transports dans un communiqué (en anglais). Cet accord doit être revu le 31 décembre, mais il pourrait être maintenu jusqu'au 6 janvier. En attendant, les chauffeurs routiers voient leur Noël en famille s'éloigner.

"Comme dans un camp de prisonniers"

D'habitude, il faut compter entre deux et quatre heures pour embarquer sur un des ferries ou emprunter le tunnel sous la Manche et gagner Calais. Stéphane Violier en est bien loin. Depuis lundi soir, il est coincé à une vingtaine de kilomètres du port de Douvres. Il a été bloqué onze heures "sans bouger" sur l'autoroute M20, reliant Londres à la côte sud. Après quelques timides avancées, camion contre camion, il a été redirigé sur le tarmac de l'aéroport de Manston, situé à l'extrême sud-est de l'île, à une demi-heure du port de Douvres. 

En deux jours, cet aéroport désaffecté s'est transformé en parking géant où d'interminables files de camions français, espagnols, polonais ou encore roumains attendent. "Avec des collègues, on s'est amusé à remonter la piste, il y a plus de 2 000 camions garés en file indienne le long de lignes blanches tracées sur le sol", détaille Stéphane Violier. Dans des conditions d'hygiène précaires.

Le tarmac de l'aéroport de Manston, près de Ramsgate (Royaume-Uni), est réquisitionné pour accueillir les camions en attente de quitter l'île pour rejoindre le continent européen, le 22 décembre 2020. (WILLIAM EDWARDS / AFP)

"Il n'y a pas de douche, les quelques toilettes disposées aux extrémités de la piste sont vite devenues impraticables. Les poubelles ont des cadenas, alors les sacs s'entassent par terre."

Stéphane Violier, chauffeur-routier de 52 ans

à franceinfo

Quant à la restauration, là aussi, cela devient compliqué. "Une camionnette nous a livré du café et des hot-dogs ce matin", précise Alain Bourgois, 51 ans, bloqué avec un de ses collègues depuis lundi midi. "Mais ce ne sont pas les quatre foodtrucks qui vont nourrir tout le monde." Il a bien tenté d'aller faire quelques courses à un kilomètre d'ici "mais ils n'ont pas voulu nous laisser sortir. On est enfermés comme dans un camp de prisonniers". 

Si Alain Bourgois s'est fait à l'idée de ne pas passer Noël avec sa fille de neuf ans, il ne cache pas son inquiétude quant à son état de santé. "J'ai une maladie du cœur et je n'ai avec moi des médicaments que pour tenir jusqu'à samedi", explique le quinquagénaire. "J'ai appelé le consulat qui doit me faciliter l'accès à une pharmacie si besoin." 

Sans aucune information 

Chacun prend son mal en patience. "Le plus pesant, c'est de ne pas avoir d'information", confie Stéphane Violier. "On ne peut pas dire à nos familles quand on va rentrer on n'en sait rien, on ne nous dit rien", s'insurge le chauffeur routier. Romain Ciccariello, 28 ans, coincé depuis 24 heures, a essayé d'appeler les autorités anglaises "mais on nous raccroche au nez". "Le consulat de France m'a répondu que ce n'était pas eux qui décidaient pour faire sortir les camions d'Angleterre mais le ministère des Affaires étrangères." 

La tension monte parmi les chauffeurs parqués sans aucune information et "tous dans la même galère", comme le souligne Alain Bourgois. Mercredi matin, "il y a eu une petite révolte : le grillage a été arraché et des routes bloquées. Les forces de l'ordre ont dû intervenir", relate le chauffeurCertains restent dans leur camion pour éviter "des embrouilles" quand d'autres comme Stéphane sortent "le plus possible" pour discuter avec qui veut. 

Le port de Douvres toujours bouclé

Tous, sur le tarmac de Manston, guettent l'arrivée des tests de dépistage. "Ils installent des barnums. Mais est-ce que les tests vont commencer ?", s'interrogeait mercredi matin Sylvain Varoux, 50 ans. Les kits sont finalement arrivés en début d'après-midi, dans une certaine confusion. "Ça n'avance pas car il faut s'enregistrer sur un site internet et pas mal de chauffeurs n'y arrivent pas. En deux heures, j'ai avancé de 200 mètres", témoigne Alain Bourgois. A 20 heures, après six heures d'attente, Stéphane Violier attendait toujours son tour. "Comme il n'y a pas de forces de l'ordre, les camions se doublent entre eux et passent n'importe comment !"

Plus près du port de Douvres, toujours bouclé, les tests ont déjà commencé sur le bord de l'autoroute. Erick Bais, 48 ans, bloqué sur le bas-côté de la M20 "au ras des voitures" depuis 43 heures, attend son tour non sans impatience. "C'est le foutoir complet. Les équipes sanitaires avancent de camion en camion puis reculent", décrit le chauffeur, irrité. Après avoir attendu trois heures dans son camion, comme demandé, qu'une équipe vienne le tester, il apprend finalement que c'est à lui de se rendre "au van sanitaire".

"Quand on leur demande plus d'informations sur les tests, les Britanniques nous envoient paître."

Erick Bais, chauffeur-routier de 48 ans

à franceinfo

Une fois le test effectué, la galère continue. Un des collègues d'Erick Bais, testé négatif, attend depuis plus d'une heure pour quitter la file de camions et se rendre au port. Mais là encore, "on n'a aucune information", constate le chauffeur "au bord de l'explosion".

En attendant, les camions continuent à s'amonceler aux alentours du port, bloquant toutes les issues. "Il y a au moins 25 à 30 kilomètres de bouchon", assure Erick Bais. "Je pense que j'en ai encore pour deux jours avant de passer de l'autre côté de la Manche." Le gouvernement britannique a annoncé mercredi qu'il faudrait "quelques jours" pour décongestionner le port de Douvres. "Il y aura pas mal de travail à faire dans les prochains jours et ce n'est pas un problème qui sera résolu immédiatement", a précisé le ministre des Communautés et des Collectivités locales, Robert Jenrick, sur Sky News.

Sur place, la situation est explosive. Erick Bais espère que les autorités ne décideront pas d'instaurer des priorités par nationalité (pour faire passer en premier les Français et les Belges, par exemple), ce qui pourrait susciter la colère des nombreux routiers d'Europe de l'Est. "Les chauffeurs sont à bout et prêts à en découdre."

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