"La fête attendra l'année prochaine" : les supporters du Tour de France contaminés par le doute

La plupart des fans étrangers ne peuvent pas se rendre dans l'Hexagone pour assister à la Grande Boucle cette année. Quant aux Français, ils revoient leur programme à la baisse.

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Les coureurs du Critérium du Dauphiné lors de l'étape entre Ugine (Savoie) et Megève (Haute-Savoie), le 15 août 2020. (ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)

Cent soixante-seize coureurs au départ à Nice, samedi 29 août, 21 étapes et autant de peluches en jeu, un maillot jaune à l'arrivée... Sur le papier, le Tour de France, décalé de deux mois en raison de la pandémie de coronavirus, ressemble fort aux 106 éditions précédentes. Mais c'est dans le décor que devraient s'opérer les changements les plus notables. Si les abbayes cisterciennes chères aux amoureux des vues d'hélicoptère n'ont pas bougé d'un centimètre, beaucoup parmi les 10 à 12 millions de spectateurs revendiqués par l'organisation devraient manquer à l'appel au bord de la route.

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Le cœur et la raison

"Ma passion du Tour de France, c'est dans mon cœur, dans ma chair. Ma peur du virus, c'est dans ma tête." Karin a longuement hésité avant de faire l'impasse sur son voyage annuel dans l'Hexagone. Ce pilier du "virage des Norvégiens", une des meilleures places de l'étape finale sur les Champs-Elysées, a dû s'y résigner, la mort dans l'âme. La Norvège a classé la France en zone rouge. Elle désonseille à ses ressortissants de s'y rendre, sauf pour raison essentielle. Or, encourager le sprinter maison, Alexander Kristoff, n'entre pas dans cette catégorie. "J'ai fini par renoncer en août, soupire Bent, un autre Norvégien, qui s'est longtemps accroché à l'espoir de pouvoir se tenir debout sur un fût de bière, pour mieux voir au-dessus des premières rangées de spectateurs. Je priais encore pour assister juste à la dernière étape. D'habitude, j'arrive après la deuxième journée de repos et je suis la course toute la dernière semaine."

Exit le "virage des Norvégiens". Il n'y aura pas non plus de vidéos de communion collective sur les routes escarpées des Alpes et des Pyrénées. L'an passé, les images du groupe de supporters britanniques Beefeater Bend faisant danser la foule avaient connu un retentissement considérable (l'Union cycliste internationale lui avait d'ailleurs décerné le prix de la vidéo de l'année). Dans cette joyeuse kermesse, les meneurs de danse étaient anglais, les DJ néerlandais, et l'homme déguisé en T-Rex sud-africain. Celui-ci ne peut actuellement même pas poser le pied sur le sol français. Quant aux autres, ils risqueraient une mise en quarantaine en cas de venue dans l'Hexagone.

Là encore, la raison l'a emporté. "Nous avons pris notre décision en début de semaine, raconte Jay Guarnieri, un des joyeux drilles déguisés en gardien de la Tour de Londres, même en plein cagnard. Renoncer au pinacle de notre saison est un crève-cœur, mais ce serait irresponsable d'attirer des fans de cyclisme du monde entier pour une fête comme les autres années." Créer un cluster qui pourrait contaminer des spectateurs, mais aussi des participants à la compétition, très peu pour lui. Les équipes risquent la porte si deux de leurs coureurs sont contrôlés positifs en sept jours. "Sans parler des deux semaines de quarantaine à notre retour sur le sol britannique, rappelle-t-il. On a un boulot à côté !"

Tout était pourtant prêt, jusqu'au moindre détail pour soutenir ce qui reste des coureurs britanniques, contingent réduit depuis la non-sélection de Chris Froome et Geraint Thomas dans l'équipe Ineos. "Nous avions commandé des masques aux couleurs du drapeau britannique pour aller avec notre uniforme. Tant pis. On aurait tellement voulu en être. Mais si ce petit effort permet d'avoir une course normale l'an prochain, ça aura valu le coup. La fête attendra 2021. On prévoit les choses en très, très grand."

"Ça me picote, ça me picote..."

Attendre l'année prochaine : beaucoup des amoureux de la Grande Boucle se répètent le mantra, surtout ceux qui viennent de loin. Eric Coppin, figure des suiveurs du peloton, n'avait pas manqué une édition en 30 ans avec son camping-car bariolé aux couleurs de la Belgique. Celui qu'Eddy Merckx appelle par son prénom a choisi de jeter l'éponge. Son antiquité (pardon, son véhicule), 33 ans d'âge et 177 500 km au compteur, ne prendra pas la route cette année.

Le vieux routier de la Grande Boucle évoque d'abord des raisons logistiques. "Un Tour de France, ça se prépare un à deux mois à l'avance. Il faut noter les horaires de passage de la caravane, de la course, repérer les endroits où il y a besoin d'un permis pour stationner, prendre le temps de vidanger les eaux, changer la cassette des WC...", égrène-t-il. Par ailleurs, Madame, qui ne goûte pas forcément aux charmes de la course, a eu son mot à dire. "Sur le Tour, presque tous les adeptes du camping-car se déplacent en couple. Une personne seule, c'est rarissime". Et une caravane publicitaire réduite de moitié, "ça n'est pas très attractif pour elle".

Raison de plus pour rester à la maison... et mettre de l'argent de côté en attendant l'année prochaine. Eric compte d'ailleurs investir dans un modèle flambant neuf en vue d'un programme dantesque en 2021 : Dauphiné, Tour de Suisse et Tour de France, qui cette fois aura lieu en juillet. A moins que la passion ne soit plus forte dans trois semaines, pour l'avant-dernière étape de ce cru 2020, le contre-la-montre de La Planche des belles filles, qui se déroulera à trois ou quatre heures de route de chez lui ? A l'autre bout du fil, on devine un petit diable sur l'épaule d'Eric : "Ça me picote, ça me picote... Sur cette étape, c'est sûr, il y aura du Belge !"

Anne Brennan, pour sa part, a dû prendre une décision irrévocable, travail oblige. "Mon patron m'a rétorqué que j'avais eu assez de vacances pendant le confinement, soupire cette Irlandaise qui aurait bien encouragé Dan Martin sur les pentes des Pyrénées. Vous trouvez ça dur ? Oui, c'est un point de vue. Moi, je me réjouis d'avoir encore mon boulot." Forcément, la Grande Boucle passe au second plan face à ce genre d'argument.

Pas de gros braquet pour les supporters français

Les étrangers scotchés devant leur télé, il reste les Français pour garnir le bord des routes. Mais septembre se prête moins que juillet à une sortie pique-nique avec les petits-enfants en attendant le passage de la caravane publicitaire et des coureurs. Même les fans les plus acharnés ont dû revoir leurs ambitions à la baisse. Nathalie, membre du groupe des supporters de l'équipe Groupama-FDJ de Thibaut Pinot, enrage de ne pas vivre comme elle le souhaiterait le Tour promis à son chouchou : "Si le Tour avait eu lieu en juillet, j’aurais sans doute pu faire une dizaine d’étapes, alors qu’en septembre, je pense pouvoir en faire au mieux cinq." Pour concilier vacances et passion, cette Limousine s'est rendue sur les routes du Critérium du Dauphiné, répétition générale avant l'épreuve reine, tant pour les favoris que pour les organisateurs. Ces derniers ont tout fait afin de réduire au maximum les interactions entre les coureurs et le public dans les zones de départ et d'arrivée. 

Des spectateurs masqués assistent au passage du Critérium du Dauphiné, lors de l'étape entre Corenc (Isère) et Saint-Martin-de-Belleville (Savoie), le 14 août 2020. (ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)

Les mesures sanitaires ont d'ailleurs été renforcées cette semaine pour les deux premières étapes dans la région de Nice, le préfet des Alpes-Maritimes évoquant un "quasi huis clos" lors du grand départ, samedi 29 août. Les spectateurs présents le long du parcours devront être masqués, et aucun véhicule ne pourra stationner dans les cols.

Lors du Critérium du Dauphiné, les consignes draconiennes ont été respectées à la lettre dans les villes étapes (interdiction des selfies, des autographes, coureurs dans une bulle, spectateurs masqués), moins sur le parcours, au fin fond de la campagne rhônalpine, a pu constater Nathalie. "Peu de gens portaient le masque. Pour en avoir discuté avec quelques spectateurs, beaucoup ignoraient les arrêtés préfectoraux qui l'imposaient le long du parcours." De quoi donner des sueurs froides dans les ascensions majeures de la Grande Boucle ? "Il m’est arrivé de quitter un départ ou de m’éloigner dans un col parce que je trouvais qu’il y avait trop de monde. Je pense adopter le même comportement sur le Tour", répond la supportrice.

"On verra au jour le jour"

Avant même ce qui a été décidé pour la région de Nice, les organisateurs envisageaient de couper l'accès aux cols si la fréquentation dépasse une certaine limite. Une perspective qui empêche presque Stéphane de dormir. Ce fonctionnaire, membre du fan club de l'équipe Cofidis, n'a pas d'inquiétude pour trouver une place au bord de la route : "On parque la voiture, et on installe nos bannières et nos drapeaux. On se crée une zone balisée rien que pour nous". Mais pour accéder aux cols alpestres lors des étapes qu'il compte suivre, "rien n'est assuré. On verra au jour le jour. Sur un col de 15 km, on devrait pouvoir réussir à se répartir, non ?"

S'il en est un qui n'a pas hésité avant de réserver son week-end des 5 et 6 septembre, avec deux belles étapes pyrénéennes, c'est Jacques. Ce collectionneur invétéré de bidons compte sur la Grande Boucle pour garnir encore un peu le garage qui lui sert de musée avec près de 2 000 pièces (en plus de 350 musettes, 200 casquettes, une quarantaine de maillots, et une soixantaine de panneaux). Quand on lui demande un objectif chiffré pour ses deux jours au bord de la route, notre expert ne se mouille pas : "Sur une étape du Tour, j'ai déjà réussi à récupérer une vingtaine de bidons, ce qui est très bien. Sur d'autres courses, jusqu'à 50. Il y a moins de concurrence."

Pour lui comme pour les autres collectionneurs, cette édition s'annonce difficile. "Les zones de ravitaillement [où les coureurs se délestent habituellement de bidons vides] vont être interdites au public." Si jamais un ou deux précieux objets venaient à atterrir non loin de lui, Jacques a mis en place son propre protocole sanitaire : masque sur le nez, gel hydroalcoolique dans la poche, gants de protection et pochette plastique pour stocker le bidon, avant un savonnage généreux au-dessus de l'évier une fois rentré. "Mais c'était déjà comme ça avant le Covid", précise-t-il.

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