#EtAprès. Comment voyagerons-nous après la pandémie ?

Pour éviter de nouvelles contaminations au coronavirus, les pays ferment leurs frontières ou imposent une quarantaine aux visiteurs. Jean-François Rial, PDG de "Voyageurs du Monde", livre son analyse sur l'avenir du secteur touristique dans les mois et les années à venir.

Des avions sur le tarmac de l\'aéroport de Roissy, au nord de Paris, le 24 mars 2020.
Des avions sur le tarmac de l'aéroport de Roissy, au nord de Paris, le 24 mars 2020. (THOMAS SAMSON / AFP)

Coronavirus : et après ? franceinfo ouvre le débat. Un échange à grande échelle pour stimuler et partager des questions, des idées, des témoignages et ouvrir le débat le plus largement possible sur les solutions de demain : #EtAprès, comment voyagerons-nous après la pandémie ? Cette contribution de Terra Nova est signée par Jean-François Rial, PDG de "Voyageurs du Monde".


Face à la gravité de la pandémie de Covid-19, le secteur du tourisme vit une situation exceptionnelle. Il a déjà affronté des situations extrêmement difficiles par le passé : la Guerre du Golfe, le 11-Septembre, l’éruption du volcan islandais Eyjafjallajökull paralysant l’ensemble du trafic aérien européen, et plusieurs crises sanitaires : Sras, H1N1… Mais l’actuelle ne ressemble à aucune autre, car elle est imprévisible.

L’incertitude, dans un métier qui nécessite l’anticipation, est terrible. Elle affecte aussi la capacité des pays à générer des touristes autant que celle d’en recevoir.  La combinaison de ces facteurs rend la sortie de crise très complexe à entrevoir. Pays de départ ou de destination devront avoir retrouvé une situation sanitaire stable, avec un vrai retour à la normale des compagnies aériennes, de l’hôtellerie, de la restauration, des lieux culturels. La capacité économique de ces logisticiens clefs de l’industrie du tourisme à perdurer est incertaine : certains disparaîtront ou mettront du temps à être remplacés.

Quelle reprise partielle et progressive ?

Pour éviter de nouvelles contaminations, les pays ferment leurs frontières ou imposent une quarantaine aux visiteurs, évidemment incompatible avec le tourisme. Et cette situation devrait encore perdurer jusqu’à l’automne 2021. En attendant, quelle reprise partielle et progressive est envisageable ? D’abord jusqu’au début 2021, voire jusqu’au printemps 2021, il faut imaginer une reprise intermédiaire "dégradée" au sein des pays qui seront sortis (ou pratiquement) de la crise, reposant sur la mise en place de tests sérologiques fiables dans l’attente d’un vaccin.

Les personnes dont l’immunisation est prouvée pourront voyager librement. Dans une moindre mesure, les personnes reconnues non porteuses du virus, pourraient, elles aussi, être autorisées à voyager, mais la période de non détection de l’infection (a priori quelques jours) rend cette hypothèse plus fragile. On peut aussi imaginer la mise en place de voyages bilatéraux entre deux pays ou un groupe de pays qui auraient éradiqué le virus et resteraient fermés au reste du monde, par exemple des voyages uniquement entre la France, l’Italie et l’Allemagne, hypothèse généralisable à tous les pays débarrassés du Covid-19. Les voyages pourraient ainsi reprendre dans l’Union européenne ou ailleurs. Ce scénario reste plus fragile que celui basé sur l’immunité avec la difficulté d’assurer l’éradication à 100% du virus.

En revanche, les voyages au sein d’un même pays, à huis clos, devraient reprendre de façon importante durant cette phase. Même si, là encore, des frontières "étanches" et inédites existeraient à l’intérieur d’un même pays suivant la situation sanitaire d’une région à l’autre : la carte des frontières serait alors totalement bouleversée. Un Parisien pourrait être autorisé à voyager à Berlin mais pas à Biarritz en fonction de la situation sanitaire. Mais la pandémie n’emportera pas notre envie de voyager.

À l’automne 2021, une reprise frénétique n’est pas improbable, même si la crise économique liée au Covid-19 aura des répercussions lourdes sur le pouvoir d’achat. De nombreuses entreprises à la santé économique ou à la valeur ajoutée trop faible, auront disparu dans la bataille. Seuls quelques acteurs stables demeureront sur un marché réduit. Cette crise transformera-t-elle aussi les mentalités des voyageurs et les façons de parcourir le monde dans le futur ? Ceux qui voyagent de manière plus responsable, plus écologique, continueront à le faire. Mais il y aura toujours des adeptes du tourisme de masse, des voyageurs restant pour la plupart consommateurs, sans sérieuses préoccupations de l’impact environnemental de leurs déplacements.

L'occasion d'une prise de conscience ?

La grande métamorphose du voyage viendra de la politique. La crise peut générer des replis nationalistes mais nourrira aussi la prise de conscience écologique entamée avant l’épidémie partout dans le monde. La menace épidémiologique reste en effet l’un des premiers risques évoqués par les spécialistes du réchauffement climatique ou de la biodiversité.

Le long confinement de la moitié de la population mondiale est l’occasion d’une prise de conscience écologiste collective avec des répercussions dans les urnes du monde entier. À son niveau, le secteur du voyage subira la mise en place de taxes écologiques diverses, sur la biodiversité, les réserves naturelles et une taxe carbone conséquente, calculée sur les émissions des déplacements, qui pourrait être collectée comme une TVA. L’impact de ces taxes conduira forcément à une augmentation des prix et à des séjours plus courts, et moins lointains. La baisse continue des prix dans ce métier depuis 25 ans cessera.

L’époque des voyages à prix cassés en dernière minute, des séjours courts, des city breaks semble en passe d’être révolue. Comme dans l’agriculture, le vrai prix doit être payé, quitte à rétrécir le marché et à ce que le consommateur s’impose des nouveaux arbitrages dans son budget. Ainsi le tourisme s’insérera dans la transition écologique des pays qui ne pourront plus continuer à détruire leurs écosystèmes. Fini les dommages infligés aux parcs naturels pour édifier des complexes hôteliers, les immenses paquebots qui polluent les écosystèmes marins. Voyager doit devenir un acte qui respecte les écosystèmes et les populations locales.

La France a les moyens d’inventer un nouveau modèle

Première destination mondiale en nombre d'arrivées, quatrième en revenus, la France sera bien sûr touchée du fait de sa position de leader dans le tourisme international : le secteur y pèse 9% du PIB (dont un tiers lié au tourisme international) et 11% des emplois. A court et moyen terme, une grande partie de ses effectifs sera au chômage technique. Finie la course aux volumes aux revenus faibles, aux nuisances du tourisme sur l’environnement et les habitants : il devra muter. Les exemples caricaturaux du tourisme de masse du Mont Saint-Michel ou celui du shopping dans les grands magasins nous le rappellent. Par sa diversité unique et son patrimoine exceptionnel, la France a les moyens d’inventer un nouveau modèle. Et elle n’aura guère d’autre choix.

>>> Aller plus loin : "Comment voyagerons-nous après la pandémie ?" - Jean-François Rial pour Terra Nova – 17/04/20