Covid-19 : pour les autres patients, "l'angoisse" de la déprogrammation des chirurgies non-urgentes

Greffe reportée, rendez-vous annulé, opération déprogrammée… Pour faire face à un nouvel afflux de malades du coronavirus, le ministère de la Santé demande aux hôpitaux de réadapter leurs priorités.

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Un patient atteint du coronavirus en service de réanimation à l'hôpital Ambroise Paré, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), le 8 mars 2021. (ALAIN JOCARD / AFP)

Stéphanie sortait justement d'un rendez-vous au CHU de Grenoble (Isère), lundi 15 mars, quand elle a décroché son téléphone pour nous parler. "Voilà. Les chirurgiens viennent de me dire que j'allais encore devoir attendre pour mon opération de l'ablation du sein", raconte, cash, la quadragénaire atteinte d'un cancer. "Aujourd'hui, il n'y a pas de visibilité pour moi, car l'intervention, celle avec reconstruction par lambeau de la cuisse, nécessite deux jours de surveillance en soins intensifs. Et ces soins intensifs, il faut pour le moment les laisser aux patients Covid ou aux personnes qui sont en urgence vitale."

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Comme lors du premier confinement, le ministère de la Santé a demandé, jeudi 12 mars, la déprogrammation immédiate des interventions chirurgicales non-urgentes pour libérer des lits et des soignants et ainsi faire face à l'afflux de patients atteints du Covid-19. En Ile-de-France, les hôpitaux et les cliniques doivent annuler et reporter 40% des interventions. Une situation difficile à vivre pour les patients "non-Covid", comme Stéphanie, dont l'opération a déjà été déprogrammée "trois fois" depuis février 2020.

"Le message qu'on me fait passer, c'est que ce n'est finalement plus si grave ce que j'ai. Que ça peut encore attendre."

Stéphanie

à franceinfo

Dans les couloirs du pôle "gynécologie et sénologie" de l'hôpital Saint-Joseph (Paris) qu'elle dirige, Séverine Alran comprend "tout à fait le désarroi que connaissent les patients à qui on annonce ce type de nouvelle". "C'est toujours délicat", murmure la chirurgienne qui, quand elle peut, prend son téléphone pour prévenir directement le malade. "Depuis la semaine dernière, on nous demande effectivement de déprogrammer les opérations, dans la mesure où ça ne met pas en péril la santé des personnes, c'est-à-dire les chirurgies qui n'ont pas de retentissement sur la survie."

"Repérer les chirurgies différables"

Dans son service, "c'est une vision à deux ou trois jours", calcule Séverine Alran. Un point hebdomadaire a lieu le vendredi matin à 7h45. "L'idée est de repérer les chirurgies qui sont différables. On relit les dossiers médicaux, on parle avec les patients, puis on décide." C'est d'ailleurs "après avoir salué une malade que je vais pouvoir garder" qu'elle prend quelques minutes pour répondre à nos questions.

"Jeudi dernier, j'ai annulé deux chirurgies pour des lésions dites atypiques. On les a décalées au 22 avril."

Séverine Alran, de l'hôpital Saint-Joseph, à Paris

à franceinfo

Les douze chirurgiens de l'hôpital Saint-Joseph communiquent dans un groupe WhatsApp dont le nom pourrait être celui d'une série télé : "Covid saison 3". A l'intérieur de celui-ci également, les six secrétaires et les infirmières. "L'idée, c'est de réagir vite."

"Aucune nouvelle date n'est fixée"

Yvanie Caillé passe, elle aussi, "beaucoup de temps" au téléphone, avec "des personnes à qui on vient de dire que leur greffe de rein n'aura finalement pas lieu le 17 mars, mais plus tard, dans quelques semaines", raconte à franceinfo la fondatrice de Renaloo, une association de patients atteints de maladies rénales. "C'est terrible pour eux, car tout prend du retard : les rendez-vous sont reportés et aucune nouvelle date n'est fixée. Imaginez le stress et l'angoisse que cela peut représenter quand vous attendez ce moment depuis des mois."

"On leur dit : 'votre greffe est décalée'. A quand ? Pas de réponse. C'est terrible."

Yvanie Caillé, fondatrice de Renaloo

à franceinfo

Un peu plus d'un millier de greffes de rein n'ont pas été réalisées en 2020, "et aujourd'hui, plus de 16 000 personnes sont en attente", rappelle Yvanie Caillé qui entend "souvent" le mot "injustice" dans la bouche des malades.

Un refrain qui résonne aussi régulièrement dans les oreilles des bénévoles de l'association RoseUp qui accompagne les femmes confrontées à un cancer. "Il y a des malades qui doivent affronter report sur report depuis quelques mois, c'est invivable", témoigne la directrice de RoseUp, Céline Lis-Raoux. Depuis l'annonce des nouvelles déprogrammations début mars, notre plateforme a déjà reçu une quinzaine de sollicitations qui font état de dysfonctionnements liés au Covid dans les parcours de soins. On en a eu plus de 80 l'an dernier."

"Une réparation symbolique"

Ce qui est nouveau, constate-t-elle, "c'est que certaines personnes nous contactent parce qu'elles veulent obtenir réparation en justice". Elle évoque "deux personnes qui n'ont pas été opérées à temps pendant le premier confinement, chez qui on a trouvé des métastases". Céline Lis-Raoux les met en garde. "Le lien sera très difficile à prouver devant un tribunal, explique-t-elle, mais je sens qu'ils ont un besoin d'une réparation symbolique."

Axel Kahn est de leur côté. Le président de la Ligue contre le cancer répète sur les plateaux qu'il est "atterré" par la politique sanitaire actuelle du gouvernement. "Il y a des milliers de malades atteints de cancer qui mourront dans les cinq ans de leur cancer parce que, en effet, leur maladie n'a pas été détectée et traitée de manière optimale durant cette période", affirmait-il, sur Europe 1, dimanche 14 mars.

En attendant, Stéphanie va continuer de "pleurer de colère". "J'ai envie de tourner la page, de passer à autre chose, mais comment ? J'y pense tout le temps, tout le temps." Elle marque une pause. "Je ne veux pas prendre la place de quelqu'un qui serait en détresse respiratoire. Mais elle est où, ma liberté d'être soignée ?"

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