Coronavirus : "Tout le monde de la santé mentale est d'accord pour parler de risques psycho-traumatiques", alerte une psychologue

Pour le docteur Maryline Baranes, psychologue clinicienne à l’hôpital de La Pitié Salpêtrière à Paris, les gens qui ont subi un décès brutal et les patients sortis de réanimation sont particulièrement vulnérables.

Illustration d\'une plateforme d\'accompagnement psychologique pendant l\'épidémie de Covid-19.
Illustration d'une plateforme d'accompagnement psychologique pendant l'épidémie de Covid-19. (AURELIE AUDUREAU / MAXPPP)

"Tout le monde de la santé mentale est d'accord pour parler de risques psycho-traumatiques" en raison de l’épidémie de coronavirus, a expliqué sur franceinfo mercredi 6 mai le docteur Maryline Baranes, psychologue clinicienne à l’hôpital de La Pitié Salpêtrière à Paris. "Les gens qui vont être plus vulnérables à la question traumatique, c'est évidemment les gens qui ont subi un décès de façon totalement inattendue et violente", a prévenu la psychologue. Elle a aussi indiqué que les patients qui sont sortis de réanimation sont susceptibles de développer ces syndromes post-traumatiques.

franceinfo : Est-ce que le terme de stress post-traumatique pourrait s'appliquer aujourd'hui aux Français ou en tout cas à certains Français?

Maryline Baranes : Qu'est-ce que c'est qu'un traumatisme ? C’est quelque chose que notre cerveau n'a pas pu imaginer. Quand quelque chose survient dans notre vie, quelle que soit la personne, et que notre cerveau n'a pas pu l'imaginer ni l'anticiper, alors il peut ne pas l’accepter. À ce moment-là, il y a un risque de traumatisme. Dans la situation actuelle, les psychiatres, les psychologues, les docteurs en psychologie, bref tout le monde de la santé mentale est d'accord pour parler de risques psycho-traumatiques.

Est-ce qu'il y a des gens qui sont plus exposés ?

Alors oui, il y a des gens qui sont plus exposés. D’abord, il faut voir que tout le monde peut être sujet aux traumatismes. Tout dépend de la construction psychique de chacun et de l'environnement dans lequel il s'est épanoui. Ce qui peut faire traumatisme pour une personne peut ne pas l’être pour quelqu'un d'autre. On ne peut pas parler en général de traumatisme imposé à toute une catégorie de personnes. Mais effectivement, il y a des catégories plus sensibles que d'autres.

Alors, quelles sont ces catégories ?

Les gens qui vont être plus vulnérables à la question traumatique, c'est évidemment les gens qui ont subi un décès de façon totalement inattendue et violente. C'est les familles de gens qui sont décédés. Personne ne s'attendait à ce qu'un mari, une femme, une mère et même une grand-mère décède en quelques jours alors que ce n'était pas prévu. Par ailleurs, les survivants de salles de réanimation ont des risques très importants de stress post-traumatique et donc avec des symptômes qui peuvent survenir.

Quels sont les symptômes d’un stress post-traumatique ?

On parle de gel psychique ou de fixation traumatique. Normalement, notre cerveau est capable d'avoir ce qu'on appelle une habileté psychique. Ça veut dire qu'on peut penser à une chose et en même temps ressentir autre chose. Parallèlement, on peut penser encore à autre chose et entendre le téléphone qui sonne. Dans le cas d’un stress post-traumatique, cette habileté, cette souplesse n'existe plus. On est fixé. On est dans un gel. Ça dure. Ça veut dire qu'on ne peut plus ressentir. On a extrêmement de mal à être dans le temps présent et chaque chose nous ramène au traumatisme. C'est pour cela d'ailleurs que lorsqu'on intervient dans les cellules d'urgence médico-psychologique, on intervient immédiatement de façon à éviter cette question de la fixation. On essaie immédiatement de faire parler les gens et d'expliquer.

On est dans une période encore une fois très particulière. On a tous, collectivement, beaucoup de choses à gérer. On voit que l'exécutif et les autorités sont très occupés à d'autres questions. Est-ce qu'on nous oublie un peu les questions de santé psychologique?

Nous allons tous comprendre que quand on est traumatisé, on est enfermé dans quelque chose. On a extrêmement de mal à parler, à s'exprimer. En plus, nous sommes Français et fiers de l'être. Et en France, on n'a pas l'habitude d'aller parler de nous. Et si, en plus, il faut parler à un psy, permettez-moi de vous dire que ça va être une difficulté de raconter notre douleur morale à quelqu'un qu'on ne connaît pas. Bon, ça, c'est un postulat, mais c'est en même temps une vraie donnée. Tout le monde peut se reconnaître là-dedans. Ça veut dire qu'il faut aller vers ces Français qui peut-être ont souffert, ne l'admettent pas ou ont peut-être du mal à aller chercher de l'aide.

Comment faire pour repérer les personnes touchées ?

C’est par exemple utiliser l'Assurance maladie, donner un petit questionnaire aux médecins généralistes pour tester la population pour nous permettre de faire un tri dans cette population à partir des résultats. Et à ce moment-là, c'est nous qui allons aller vers eux. Aujourd'hui, on nous dit le numéro vert ne sonne pas. Mais c'est normal ! Les gens ne vont pas, en plus de leur traumatisme et de leur douleur, prendre le téléphone pour dire "vous savez, je ne vais pas bien". On n'est pas habitué à ça. Nous devons apprendre à changer notre système et nous adapter à la particularité de la situation.