VIDEO. "On ne tient plus compte de la qualité des soins mais du chiffre d'affaires" : l'hôpital public en souffrance

Infirmier, médecin, ambulancier... Des soignants racontent à franceinfo leur quotidien, entre galères, contraintes budgétaires et course à l'acte médical.

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Qu'ils travaillent à l'hôpital Cochin, en plein centre de Paris, ou aux urgences pédiatriques de Roubaix, dans le Nord ; qu'ils soient infirmier, ambulancier, kinésithérapeute ou pédiatre ; tous font le même constat : l'hôpital public est en grande souffrance.

William, jeune infirmier dans un hôpital parisien, n'oubliera jamais ce jour où il a dû mettre des boules Quies à un patient en fin de vie et lui donner des doses plus fortes de morphine et d'hypnovel "pour qu'il puisse partir tranquillement, accompagné de sa famille", malgré le bruit provoqué par les travaux à l'étage inférieur. "C'étaient des conditions terribles, se souvient l'infirmier. C'était vraiment inhumain et horrible."

"On atteint la limite"

"On nous demande de faire plus avec moins", déplore Frédéric, ambulancier à Cochin. "Les départs à la retraite ne sont pas remplacés. Le matériel est défectueux." Un jour, l'un de ses collègues ramenait un patient après un examen. Soudain, l'une des roues du fauteuil roulant s'est détachée. L'ambulancier a eu le réflexe de rééquilibrer le siège, évitant ainsi la chute du malade. "On en arrive à ce genre de choses à l'Assistance publique", souffle Frédéric.

Les "galères" de sa collègue Aglawen, infirmière aux urgences, sont plus ordinaires. Quand elle prend son service, elle assure d'abord le suivi des patients déjà pris en charge, puis elle enchaîne avec les soins aux patients nouvellement arrivés et doit ainsi assurer des dizaines de suivis médicaux en même temps. "Le danger, c'est de ne pas avoir l'esprit à ce qu'on fait et c'est là qu'on atteint la limite", souligne-t-elle, ajoutant : "C'est de plus en plus fréquent et c'est surtout le travail à flux tendu qui induit ce genre de situations."

Quand on a la tête dans le guidon, on n’est pas forcément en état de voir qu’on atteint la limite du travail en sécurité.

Aglawen, infirmière aux urgences de l'hôpital Cochin

à franceinfo

A Roubaix aussi, "les services d’urgences pédiatriques sont pleins, avec des attentes de quatre à cinq heures, surtout le week-end", décrit Emmanuel, pédiatre. "C’est vraiment la galère régulière du quotidien, insiste-t-il. On est parfois obligés de transférer [des patients] dans d’autres services proches. Mais, parfois, on se retrouve avec tous les services pleins. On se retrouve coincés à essayer de trouver de la place, à doubler des chambres avec l’insatisfaction des parents."

Des patients "plus angoissés"

"Le travail des équipes soignantes auprès du malade est de plus en plus technique et empêche la prise de parole qui rendrait agréable le soin", constate Jean-Jacques, kinésithérapeute hospitalier à Cochin, qui va d'un service à l'autre prodiguer des soins à ses malades. "Ce temps qu’on nous enlève, on sent que les gens sont plus angoissés, moins sereins", renchérit William, l'infirmier.

On ne va plus être là à tenir la main de quelqu’un qui a un cancer et qui sait qu’il va bientôt mourir, ou prendre quelqu’un dans ses bras.

William, infirmier dans un hôpital parisien

à franceinfo

A l'instar de Frédéric, l'ambulancier, certains pointent aussi les excès de la rationalisation. "Une fois qu’ils ont fini leur examen, ce n’est pas forcément ceux qui attendent le plus longtemps ou ceux qui ont un état de santé un peu plus affaibli que la moyenne qui vont être prioritaires. Le logiciel ne tient pas compte de tout ça, puisque c’est une machine. Cette automatisation n’a pas arrangé les rapports avec les patients. C’est déshumanisé."

A ces critiques s'ajoute un constat douloureux pour les soignants. "L’écart entre le smic et nos grilles salariales est de plus en plus réduit, alors qu’il était plus important il y a quelques années. Donc il y avait une meilleure reconnaissance salariale de nos métiers. D’ailleurs, c’est ce qui a fait fuir la plupart du temps les kinésithérapeutes de l’hôpital", fait observer Jean-Jacques, le kinésithérapeute.

"Faire de l'activité"

Tous dénoncent les dérives de la "T2A", la tarification à l'activité, née de la réforme du financement de l'hôpital public de 2007. "Dans l’hôpital public, maintenant, ce qu’on demande, c’est de faire de l’activité", regrette François, infirmier de nuit à l'hôpital Cochin. "Du coup, on ne tient plus du tout compte du patient avec la T2A. On ne tient plus compte de la qualité des soins, on tient compte simplement du chiffre d’affaires que va rapporter un patient. Et ça, c’est un vrai problème."

Il ne faut pas vouloir faire du bénéfice avec l’hôpital public.

Emmanuel, pédiatre hospitalier à Roubaix

à franceinfo

Emmanuel, le pédiatre roubaisien, approuve : "Si on arrive à faire des économies, à être rentable, tant mieux, mais ce n’est pas ça le premier but de l’hôpital public. C’est vraiment dévier et pervertir le système."

Des personnels hospitaliers témoignent sur franceinfo en février 2018.
Des personnels hospitaliers témoignent sur franceinfo en février 2018. (FRANCEINFO)