Lits supprimés, soignants débordés... On vous explique pourquoi les services d'urgence sont saturés

Médecins, infirmiers et aides-soignants sont appelés à manifester, jeudi 22 mars, aux côtés des autres secteurs de la fonction publique. 

Des patients attendent dans les couloirs de l\'hôpital de Bastia, le 30 octobre 2017. 
Des patients attendent dans les couloirs de l'hôpital de Bastia, le 30 octobre 2017.  (PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP)

Des heures d'attente aux urgences pendant que des patients reposent sur des brancards installés dans des couloirs… Depuis le début du mois, les services d'urgences de plusieurs villes de France sont saturés. Surmené, le personnel soignant est appelé à manifester, jeudi 22 mars, aux côtés des autres secteurs de la fonction publique. Infirmiers, aides-soignants et médecins protesteront contre les 1,6 milliard d'euros d'économies demandés aux hôpitaux publics. En attendant, franceinfo vous explique en quatre questions la saturation des urgences. 

A quel point les services d'urgences sont-ils saturés ?

Bas-Rhin, Ille-et-Vilaine, Marne, Seine-Saint-Denis... Dans de nombreux départements, les services d'urgences des hôpitaux font face à une saturation extraordinaire depuis le début de l'année, poussant les soignants à tirer la sonnette d'alarme. D'après l'association Samu-Urgences de France, "plus de 15 000 patients ont passé la nuit sur un brancard des urgences" depuis le début de l'année "faute de lit pour les hospitaliser dans un service".

Le 16 mars, le ministère de la Santé a communiqué des chiffres alarmants : 97 des 650 établissements, publics et privés, qui ont un service d'urgences ont activé le plan "hôpital en tension", un dispositif destiné aux établissements en "situation critique pouvant évoluer vers une situation de crise", d'après la Fédération des observatoires régionaux des urgences.

Quelles sont les conséquences pour les patients ?

Ces dernières semaines, plusieurs patients sont morts sur un brancard, dans un couloir d'hôpital, avant d'avoir pu être examinés par un médecin. Le 6 mars, une femme de 73 ans a succombé à une crise cardiaque, aux urgences de Reims, après 2h20 d'attente. "Les effectifs du service d'accueil des urgences étaient au complet et prenaient en charge, dans le même temps, quatre patients en situation d'urgence vitale", s'est justifié le CHU dans un communiqué.

Une semaine plus tard, la situation s'est répétée à Rennes, où une femme de 60 ans est morte avant d'être auscultée. Admise aux urgences de l'hôpital Pontchaillou pour des douleurs au ventre, elle a succombé à un arrêt cardiaque sur un brancard. Dans les deux cas, la justice a ouvert une enquête. 

Christophe Prudhomme, porte-parole de l'Association des médecins urgentistes de France (Amuf), confirme que l'engorgement des urgences met en danger la vie des patients. "Une étude prouve que cette saturation cause une surmortalité de 9% pour tous les patients, explique-t-il à franceinfo. Pour les patients les plus vulnérables, celle-ci augmente de 30%." Sous pression, les soignants dénoncent de leur côté une situation intenable. A Besançon, une médecin a tenté de se suicider, début mars, au milieu de son service d'urgences de l'hôpital Jean-Minjoz.

A quoi est dû cet engorgement ? 

En cette période de l'année, marquée par les températures hivernales et les épidémies, les services d'urgences sont mécaniquement plus fréquentés, mais cela n'explique pas tout. "Il faut distinguer le problème de l’épidémie de grippe de celui, plus profond et chronique, de la saturation globale des urgences", explique Loïc Marpeau, président de la commission médicale du CHU de Rouen, interrogé par France 3 Normandie

Pour Thomas Mesnier, médecin urgentiste et député LREM de Charente, le problème est aussi dû au fait que trop de patients se rendent aux urgences au lieu de se tourner vers des hospitalisations programmées et de courte durée. "Il faut plus de pédagogie à l’attention des patients pour expliquer comment bien utiliser le système de soins, et une réflexion sur une meilleure coordination en ambulatoire afin d’accueillir plus de patients", explique à 20 Minutes ce député chargé de plancher sur l'organisation des soins non programmés. En Alsace, où les services sont saturés, l'Agence régionale de santé a d'ailleurs appelé les patients à se tourner d'abord vers SOS Médecins ou leur médecin traitant avant de se rendre aux urgences, rapporte France Bleu.

Cet appel à privilégier l'ambulatoire fait bondir de nombreux soignants. "Il s'agit de la plus grande escroquerie intellectuelle", s'indigne le docteur Christophe Prudhomme auprès de franceinfo. "Cela ne répond pas du tout aux besoins des patients qui se rendent dans les services d'urgences, continue le syndicaliste CGT. Aujourd'hui, nous faisons face à une population vieillissante, polypathologique ou atteinte de maladies chroniques, et qui a justement besoin d'être accueillie rapidement aux urgences et d'être hospitalisée pendant plusieurs jours." 

Pour ce médecin urgentiste, l'engorgement s'explique surtout par les suppressions successives de lits d'hôpitaux, décidées ces dernières décennies. "On s'étonne aujourd'hui de la situation alors que 100 000 lits ont été supprimés en vingt ans. Et aujourd'hui, on nous demande encore de faire des économies", s'exclame-t-il. 

Que réclament les soignants ? 

Globalement, des moyens. "L’inadéquation entre les besoins de santé du plus grand nombre de nos concitoyens et les moyens de l’hôpital public est flagrante et elle est responsable de l’engorgement de l’hôpital et de sa partie la plus visible, les urgences, s'indigne le docteur François Braun, le président de Samu-Urgences de France, dans une tribune publiée sur franceinfo. "Nous avons besoin de lits d’hospitalisation ! Peut-être de plus de lits, mais surtout de lits disponibles pour les patients que nous accueillons tous les jours, sans distinction, ce qui fait la grandeur du service public hospitalier", réclame-t-il. 

Mardi, une trentaine de médecins hospitaliers se sont rassemblés devant le ministère de la Santé pour réclamer une rencontre avec la ministre Agnès Buzyn. "Le problème, c'est l'étranglement budgétaire et l'absence de contre-pouvoir à la direction des hôpitaux", dénonce la docteure Claire Gekière, psychiatre hospitalière en Savoie. "Les hôpitaux sont gérés comme des entreprises, mais on est le service public, on ne peut pas parler en termes de rentabilité financière", déplore encore Sylvie, une médecin hospitalière citée par l'AFP.

Une délégation de sept représentants a été reçue en fin de matinée par des membres du cabinet d'Agnès Buzyn. Mais la rencontre n'a débouché sur aucune annonce ni date de rencontre avec la ministre, laquelle a confié plusieurs missions à des parlementaires sur le système de soins. Leurs conclusions sont attendues fin avril. En attendant, de nombreux appels à la grève ont été lancés dans les services d'urgences, comme à Strasbourg ou à Bourges.