Un nouveau tourisme : "Une organisation, c'est ça qui sort de la pandémie, c'est une question de politique publique, de politique internationale"

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En cette période de préparation et de réservation des vacances d'été, le nouveau tourisme après la pandémie de Covid. Décryptage avec le sociologue Jean Viard. 

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Voyager, faire du tourisme après la crise sanitaire. Nos habitudes vont-elles changer ? (Illustration) (GARY YEOWELL / DIGITAL VISION / GETTY IMAGES)

C'est le week end de la Pentecôte, week end de trois jours pour ceux qui ont la chance de pouvoir prendre leur lundi. Après déjà le week end de l'Ascension, marquée par un retour en force du tourisme après deux ans de pandémie, on a bien vu des niveaux de fréquentation record dans les lieux particulièrement touristiques, et il est même déjà temps maintenant de penser aux réservations de l'été pour celles et ceux qui comptent partir en vacances l'été prochain.

Des records touristiques en France risquent bien d'être à nouveau dépassés cet été pour un tourisme qui est différent. Et c'est l'objet d'ailleurs du dernier livre de notre sociologue Jean Viard, L'an zéro du tourisme.

franceinfo : Rien n'est plus pareil aujourd'hui  Jean Viard, en matière de tourisme. Rien n'est plus pareil qu'avant ?  

Jean Viard : Ce qui est vrai, c'est que là, on a tous un besoin de sortir. Les gens préfèrent aller aussi en forêt qu'au cinéma, parce qu'on a été enfermé chez nous. Il y a aussi beaucoup de Français qui sont à l'étranger et on a envie de profiter de notre liberté rendue. C'est le fond du débat. Moi, je n'aime pas le mot 'tourisme de masse' parce que c'est un peu l'idée que tant qu'il n'y avait pas de masse avec les élites qui faisaient du tourisme, on était mieux entre nous. Peut-être l'expression m'a toujours beaucoup gêné.

La vérité, c'est que le tourisme, c'est devenu la deuxième peau du monde. C'est à dire que, avant la pandémie, il y avait 1 milliard 500 millions de personnes qui allaient en tourisme à l'étranger, alors qu'en 1968 ans, il n'y en avait que 60 millions. C'est un phénomène d'une explosion planétaire qui effectivement concerne plutôt les couches moyennes de la planète, c'est sûr, mais qui est en même temps un extraordinaire moment de rencontres, de découvertes, de voyages, d'amour, de culture.

Regardez, en France, il y a 7 millions de personnes qui vont dans tous les petits festivals qu'on a partout, etc.  Donc ça, c'est essentiel. Ce qui est vrai, c'est que justement parce que c'est devenu un phénomène très important, il y a des endroits ou on est trop nombreux au même moment, comme le problème de 'sur-tourisme' à Venise, ne parlons pas de Barcelone, et aussi d'une certaine façon, à Paris. Regardez les Airbnb, moi j'adore les Airbnb, mais pas quand il y en a 10 dans le même immeuble !

Changeons nos habitudes. Le nouveau tourisme permet d'éviter les foules à Venise ou Barcelone, et même à Paris. Ici, les touristes sur La Rambla de Barcelone. (Illustration) (ALEXANDER SPATARI / MOMENT RF / GETTY IMAGES)

Au fond, la question, c'est quoi ? On s'est rendu compte que ce phénomène se développe, et ne fait que s'élargir depuis un siècle et demi – il y aura 3 milliards de touristes, certainement dans 30 ans. Mais comment on fait pour que les gens ne polluent pas trop, n'aillent pas tous au même endroit au même moment, comment on pense la régulation du tourisme. C'est là-dessus qu'on a travaillé à partir d'un grand colloque à Nantes. On a cherché le temps de prendre les meilleures idées et c'est ça la vraie question. Comment on diffuse ? Prenons un exemple, je veux aller visiter le Louvre. Peut-être que je vais avoir une place en 2024, à 22h 30, pendant 4h. Est-ce que c'est très grave vu le nombre de fois dans ma vie où j'irai au Louvre ?

Mais ça peut être les calanques de Marseille, et vous vous inscrivez... Petit à petit, on va penser ça, et puis on va penser l'espace. Comment on fait pour que ces gens n'aient pas les mêmes projets, n'aillent pas au même moment au même endroit ? Comment on considère qu'on ne peut pas déplacer des milliards d'hommes sans une politique publique ?

Une organisation, c'est ça qui sort de la pandémie. C'est ça le thème de notre livre, L'an zéro du tourismeco-écrit avec David Médioni, de la Fondation Jean-Jaurès. Le tourisme s'est développé sans projet, pendant 150 ans, c'est un mouvement majeur des sociétés, mais maintenant, profitons du fait que tout a été arrêté, 80% d'arrêt, c'est inimaginable dans un secteur économique ! Essayons d'y mettre un peu d'ordre.

Et justement, tout redémarre en ce moment. Est-ce que c'est possible de pouvoir réfléchir sereinement à un nouveau modèle pour tous les acteurs du tourisme, alors qu'ils sont très occupés à rattraper deux ans de perdu ?  

C'est une question de politique publique, de politique internationale. L'essentiel des vacances des gens, c'est toujours au même endroit, plutôt en famille. La plupart des gens vont voir leurs parents, leurs copains, leurs frères, leurs sœurs. Il y a 4 millions de résidences secondaires et à peu près la moitié des Français se sont toujours baignés sur la même plage. Donc, on ne part pas n'importe où, n'importe comment. On remonte le fil de sa généalogie. Souvent, si on est né en Bretagne, si on avait des grands-parents bretons en Bretagne, on part en Bretagne. En fait, c'est un voyage qui a énormément de construction et de sens. Et c'est ça qu'il faut évidemment favoriser en pensant qu'il n'y a que 60% des Français qui partent en vacances, on pourrait faire partir 80% des gens, ce qui est le taux des pays scandinaves.

Donc il faut remettre en place ça. Pourquoi ? Parce qu'il faut aussi faire partir les jeunes les plus défavorisés. Quand vous avez un quartier où il n'y a rien à faire, où on part pas, on a envie d'aller à la mer, on a envie d'être amoureux, on a envie comme tout le monde !  Il faut se dire que la société se bâtit dans ce mouvement. Mais effectivement, il faut plus que réguler.

Ça n'a rien de scandaleux de dire on va faire des séjours un peu plus longs mais moins nombreux. Ça n'a rien de scandaleux de dire : une station de ski, elle peut être entièrement en vélo électrique ou en voiture électrique. Donc si vous venez en voiture, vous laisserez votre voiture à l'extérieur de la station, ou vous viendrez en train, ce serait bien meilleur. On ne prend pas l'avion pour aller à Bordeaux. La grande pollution de tourisme, c'est le voyage. 

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