Question de société, France info

Question de société. "Le lieu des conflits sociaux s'est déplacé, c'est le corps, le local, la nature qui sont les grands enjeux"

Question de société avec le sociologue Jean Viard se penche aujourd'hui sur le défilé parisien du 1er mai, théâtre de violences. La cohésion sociale peut-elle tenir, comment la crise sanitaire a fait bouger la société ? 

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Des heurts en début de cortège samedi 1er mai à Paris et des violences commises contre le cortège de la CGT et des militants caillassés, à la fin de la manifestation. 
Des heurts en début de cortège samedi 1er mai à Paris et des violences commises contre le cortège de la CGT et des militants caillassés, à la fin de la manifestation.  (EDOUARD MONFRAIS / HANS LUCAS / AFP)

Lors du défilé du 1er mai à Paris, la CGT, pourtant connue pour l'efficacité de son service d'ordre, a été quelque peu dépassée. Elle dénonce d'ailleurs dans un communiqué l'extrême violence d'un groupe ou d'individus, ce qui nous amène à une double question. 

franceinfo : Peut encore manifester en France sans se faire voler son message, et surtout face aux multiples agressions et violences est-ce que la cohésion sociale peut tenir, selon vous ? 

Jean Viard : D'abord, il faut dire qu'il n'y a pas grand monde qui manifeste. Si vous vous rappelez, le dernier grand 1er-Mai a été celui de 2002. Il y avait 1 300 000 manifestants et 400 000 à Paris. Bon, c'était entre les deux tours de la présidentielle où Jean-Marie Le Pen était face à Jacques Chirac. En fait, ce samedi 1er mai 2021, il y avait 150 000 personnes, dans toute la France. Il faut dire les choses comme elles sont. La culture politique a changé. Dans les manifestations, aujourd'hui, il y a beaucoup moins de monde.

Le contexte sanitaire y est peut-être aussi pour quelque chose ? 

Oui, le Covid y est pour quelque chose, mais les années précédentes, c'était déjà un peu comme ça. Après, ce qui est vrai, c'est qu'on est dans une société Internet et d'info en continu. J'ai regardé l'incident. Il y avait quelques types de la CGT devant le camion qui disaient non, non, non, et quelque 10 ou 20 jeunes qui jetaient des pierres. Je veux dire, on en fait un buzz sur les médias parce que c'est une société médiatique. Je ne critique pas les médias, mais il faut bien comprendre moi qui ait connut les services d'ordre de la CGT à Marseille, c'étaient des dockers, ils ne laissaient personne s'approcher à 100 mètres de leur camion. 

Ce que je veux dire, c'est que les systèmes de luttes politiques ont profondément changé. Ce sont des systèmes pour l'instant minoritaires, marginaux. On est dans une société de révolte où il y a les gilets jaunes, les jeunes anarchistes. Il y a même les généraux à la retraite. Il y a même les écolos parisiens qui font des affiches absolument incroyables pour dénoncer les autres, y compris un philosophe d'origine juive. Donc, on est dans une période de violences, mais de violences ponctuelles. 

On ne peut pas la légitimer pour autant ?

Mais je ne la légitime pas. Ce que je dis simplement, c'est que l'expression des luttes sociales a changé. On se bat là où on habite, on se bat pour la nature. Regardez les grandes manifestions pour Greta Thunberg, qui étaient des manifestations paisibles, sympathiques en 2017. Il y a eu des manifestations immenses dans le monde entier. On se bat aussi pour son corps, j'allais dire hommes, femmes, de couleurs, de telle origine.

Donc, c'est le lieu des conflits sociaux qui s'est déplacé. C'est le corps et le local qui sont les grands enjeux, la nature. Et effectivement, au fond, le 1er mai, comme luttes sociales, c'est devenu un peu minoritaire. Donc c'est occupé d'autant plus par des extrémistes. Moi qui ait vécu 68, bon, je ne vais pas non plus faire l'enfant de cœur. Il y a eu des manifestations violentes dans le temps. Maintenant, c'est vrai qu'il y a des casseurs à la fin de chaque manif, à chaque fois, parce qu'il y a des groupes de casseurs, des radicaux. Quand on voit les études sociales, c'est souvent d'ailleurs des gens issus des couches moyennes. C'est devenu à la fois un défoulement et un lieu d'expression, ils ont compris la société des médias.

C'est exactement comme Trump qui envoie ses troupes attaquer le Capitole. Ils n'étaient pas tellement nombreux. Mais n'empêche qu'on a fait un buzz dans le monde entier pour cette attaque absolument antidémocratique. Ce que je veux dire par là, c'est que les lieux des luttes sociales ont changé. Les jeunes s'engagent pour des causes souvent très ponctuelles, souvent pas très longtemps, mais très fortement. Après, ils passent à autre chose. On est plus dans la culture des grands partis politiques, des grandes appartenances. On est dans un nouveau modèle de révoltes ponctuelles.

La grande question qu'on a, c'est qu'on sort d'une pandémie qui a évidemment été terrible, même si on a sauvé des millions de vies. Et la société est à fleur de peau, on le voit bien. Pourquoi est-ce qu'on est obligé d'accélérer un peu la sortie de confinement ? Parce qu'on voit bien que les gens en ont ras le bol, les jeunes particulièrement, Il y a deux exemples qui m'intéressent en ce moment. C'est Joe Biden qui est arrivé d'un coup à emporter les États-Unis alors qu'on n'y croyait pas trop. Et en Italie, où il y a la même chose, d'un coup un mouvement, un type qu'on connaissait pas tellement, qui était plutôt un financier et qui arrive à réunir la société italienne sur un projet.

Alors ça veut dire quand on sort d'une pandémie qu'on a besoin d'un grand projet. J'allais dire numérique, écologique et humaniste. Et que si on n'a pas de grand projet, et bien les gens vont se taper si je peux dire les uns sur les autres et que en période de pandémie, c'est comme ça. On multiplie des révoltes, n'oublions pas les gilets jaunes. 

Justement, la CGT affirme que certains gilets jaunes faisaient partie des Black Blocs. Au départ, les mouvements étaient clairement extrêmement différents. Est-ce qu'aujourd'hui, leur mode d'action s'est rapproché ? 

Oui, mais bien sûr, une partie, c'est toujours pareil. Les gilets jaunes du début étaient beaucoup plus populaires, familiaux que les gilets jaunes de la fin. Mais bien sûr, il y en a une partie qui sont passés. Vous savez, les gilets jaunes, c'étaient des gens qui ne votaient pas. C'était très souvent des gens du rural profond ou des lotissements périurbains qui étaient désocialisés. On a construit à côté des villes,  16 millions de maisons avec jardin, mais sans aucune pensée politique du territoire. Ces gens n'habitaient nulle part. A une heure de Paris, à une heure de Nantes...Donc ils se sont réunis sur le rond point.

Et effectivement, ils sont en révolte et on a eu du mal à comprendre ce qu'ils voulaient. Parce qu'au fond, ils étaient d'abord en révolte, parce que la société ne leur faisait pas de place, ne les reconnaissait pas dans leur mode de vie, etc. Donc, la question, c'est que tout ça s'est déjà fait. Encore là, il risque d'y avoir une certaine montée du chômage. On ne sait pas encore bien. Y a 10% des gens qui sont en train de divorcer et de se séparer, la société est en mouvement. Soit quelqu'un est capable de nous entraîner dans un projet grandiose, soit on va aller vers des conflits et vers l'extrême, je crois. On est dans une période dangereuse. C'est ça qu'on a vu hier.

Des heurts en début de cortège samedi 1er mai à Paris et des violences commises contre le cortège de la CGT et des militants caillassés, à la fin de la manifestation. 
Des heurts en début de cortège samedi 1er mai à Paris et des violences commises contre le cortège de la CGT et des militants caillassés, à la fin de la manifestation.  (EDOUARD MONFRAIS / HANS LUCAS / AFP)