Question de société. Jean Viard : "Le patrimoine, ça définit nos appartenances, ça nous rassure, c'est une façon de créer du commun"

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Les Journées du patrimoine se déroulent ce weekend, en France et en Europe. L'occasion de revenir avec le sociologue Jean Viard sur la signification pour les Français de ces journées. Majoritairement, ils restent très attachés aux monuments, édifices religieux, bâtiments et architectures du territoire. 

Article rédigé par
David Dauba - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Vitré, le 18 septembre 2021. Visite guidée au Château des Rochers Sévigné situé à proximité de Vitré en Ille-et-Vilaine (35). 
 (MARC OLLIVIER / MAXPPP)

A l'occasion de ces fameuses Journées du patrimoine qui se déroulent tout le weekend, nous revenons avec le sociologue Jean Viard sur cet amour que les Français portent à leurs bâtiments emblématiques, à leurs vieilles pierres, comme on pourrait dire.

franceinfo : Jean Viard, comment expliquez vous cet attachement des Français à ce patrimoine ? 

Vous savez, en France, il y a eu après la Révolution française, en 1830, au moment de la restauration de la monarchie, c'est là qu'on a commencé à restaurer, parce que la Révolution avait brûlé beaucoup de châteaux, démoli des églises, etc. Donc, on a construit une culture de la restauration avec Viollet-le-Duc, etc. Et puis, petit à petit, on a aussi construit la nature comme patrimoine ; à partir de la fin du XIXe, 30% du territoire en parcs et en réserves, etc. Je mettrai les deux choses dans le même paquet. Au fond, on a construit une idée de la beauté.

Pour moi, le patrimoine, c'est de la beauté accumulée, ça peut être très modeste, ça peut être une petite cahute paysanne, mais la porte est bien placée par rapport à ça. Des fois, vous avez un arbre au milieu d'un champ immense, et vous vous dites : comment on peut avoir eu l'idée de faire pousser cet arbre qui est magnifique et pourquoi personne ne l'a mangé ? Ni une vache, ni rien, quand il était petit. Le patrimoine, c'est ça. C'est aussi des châteaux, des églises, etc. Et au fond, ce sont des lieux de beauté. Des hommes ont voulu faire du beau, et c'est ça qui nous reste des générations. Mais moi, je le mettrai au même niveau que l'art.

Vous pouvez avoir une statue, vous pouvez avoir une peinture moderne, et c'est aussi quelque part de la beauté. Je pense que c'est ce jeu-là. Ce qui est vrai, c'est qu'on sort d'une époque où le progrès était la nature du monde. Depuis 150 ans, un train plus puissant, un immeuble plus grand, une voiture qui venait de sortir, c'était le sommet de ce qui donnait sens à nos vies. Tout ça, ce culte de l'objet neuf au fond recule... Qu'est-ce qu'on cherche aujourd'hui ? C'est à se demander à quel monde on appartient, comment on se réunit les uns les autres. Je vous rappelle quand même que le patrimoine, c'est le lieu premier du tourisme. Donc, on y va le voir ensemble. On va le voir en famille.

Au fond, on est en train de se réimprégner de l'ensemble des œuvres de l'homme sur le sol de la patrie, parce que ça définit nos appartenances, ça nous rassure dans un monde aussi, où on voit bien que le réchauffement climatique va tout bousculer. Et donc, c'est une façon de créer du commun. La création, c'est toujours un débat. À un moment, ça devient les traces de la beauté du passé. On s'y habitue et on crée du nouveau. C'est pour ça que j'adore quand, par exemple, on met une statue ou une peinture, ou une sculpture hypermoderne dans le château de Versailles, pour montrer que la beauté n'arrête pas de se construire. Il faut protéger l'ancienne. Il faut aimer la nouvelle.

C'est-à-dire qu'on a du mal à voir la beauté nouvelle ? 

Mais parce que sur toutes les oeuvres créées, il y en a plein qui ne resteront pas. On a détruit plein de châteaux, etc. Il y a peut-être des périodes où on produit moins. On a peut-être du mal à voir, parce que nos yeux n'ont pas la culture de ça. Vous savez, si on allait tous dans un musée d'art moderne, je pense que la plupart d'entre nous, nous ne regarderions pas les mêmes oeuvres. Donc, il faut laisser du temps pour qu'au fond, les oeuvres s'inscrivent dans la culture commune et que certaines se détachent, comme symbolisant une période et symbolisant l'idée de la beauté. 

Mais comment fait-on pour concilier patrimoine et modernité ? Parce que c'est bien beau de vivre dans le passé, mais il y a un moment, il faut aussi vivre avec son temps ? 

On ne vit pas que dans le passé. Regardez, le béton a fait beaucoup d'horreurs. Mais il y a aussi en béton des œuvres d'architecture absolument magnifiques. Donc, on ne peut pas condamner une époque. Le problème, c'est que des époques anciennes, il ne reste qu'une toute petite partie de ce que les gens ont fait. Autour des châteaux, il y avait des villages, des cabanes en bois, ce n'était pas du tout comme on le voit aujourd'hui.

Ce qui est très bizarre aujourd'hui, c'est vrai, c'est qu'on restaure le patrimoine à l'identique de quand il était neuf. Et vous allez dans  n'importe quel bâtiment, il est au fond comme dans son état d'origine, alors qu'évidemment, la vie fait que ce site était usé. Et regardez comment la beauté romantique, la ruine, le charme de la ruine a quasiment disparu. D'ici qu'on reconstruise les temples grecs, il y a un vrai danger. Donc il y a ça aussi, c'est-à-dire que le patrimoine est fait pour porter la marque du temps.

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