Ukraine : À Kharkiv, la ville et des vies en ruines

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Avant le début de la guerre, Kharkiv était la deuxième ville d’Ukraine. Une vie bouillonnante à quelques kilomètres de la frontière russe. C’était avant la pluie des bombes. Ruines, gravas, bris de glace et poussière, c'est aujourd'hui la réalité d’une ville tombée en ruines.

Article rédigé par
Eric Valmir - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Un immeuble de 1911 qui avait survécu à deux guerres mondiales, détruit la semaine dernière, par une frappe russe. Bilan, 2 morts. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Les reporters de Radio France qui sont passés à Kharkiv en Ukraine, avant l'invasion russe, rapportaient des rencontres avec des habitants qui avaient de la famille en Russie et qui ne croyaient pas à une offensive militaire.

La deuxième ville d'Ukraine, pôle d’attraction universitaire et technologique avant la guerre, est devenue méconnaissable. Jérémy Tuil, technicien de reportage à Radio France était venu à Kharkiv, avant le 24 février. Aujourd'hui, il a retrouvé une ville dévastée. Avec Franck Mathevon, grand reporter de la rédaction internationale, ils reviennent tout juste d'Ukraine. 

Jérémy n'a rien reconnu

Aux alentours du 20 février, il y avait de l’animation sur la place centrale que domine un immense palais qui fait la fierté de la ville. Palais qui abrite l’administration régionale et qui a survécu à toutes les guerres, même les offensives nazies.

Deux tirs de missiles russes ont éventré le bâtiment. La place est noircie au sol, les arbres soufflés et les voitures calcinées. L’énergie humaine volatilisée, il n’y a plus personne dans les rues. Jérémy Tuil était venu à Kharkiv, quand la ville ne croyait pas trop à un assaut militaire des Russes.

La ville de Kharkiv en ruines, deuxième ville d'Ukraine, fin mars 2022. Kharkiv est, avec Marioupol, la ville qui été le plus durement touchée par les combats. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Des frères, des cousins, la famille, juste là derrière la frontière, d’ailleurs on a de la famille en Russie, ils ne peuvent pas nous faire du mal. Et bien si, ils peuvent. Et revenu à Kharkiv, cette semaine avec Franck Mathevon, Jérémy n’a rien reconnu. La vie s’est retirée, ou du moins ce qu’il en reste, s’est réfugiée dans les sous-sols. En surface, il n’y a plus rien.

Franck et Jérémy sont venus de Kiev. 7 à 8 h de route, une cinquantaine de checks points, des zones occupées par les Russes qu’il faut contourner, et une entrée dans la ville compliquée par le fait que les journalistes ne sont pas nombreux sur zone, il faut un pass spécial. On ne soulignera jamais assez le travail déterminant des fixeurs pour obtenir les laissez-passer, mais aussi évaluer les risques, identifier des zones de repli et trouver des endroits pour dormir. Car évidemment à Kharkiv, il n’y a plus d’hôtel.

Le grand centre urbain dynamique, il y a encore un mois, n’est plus qu’un théâtre de guerre, aux rues peuplées de quelques ombres fugitives. Franck, Jérémy, leur fixeur et un ami, ont donc dormi dans 15 mètres carrés. Pas d’eau chaude, mais du chauffage, et quand il fait -10° dehors, c’est un luxe. Et quand il y a du wifi, c’est une sécurité. Quelques heures pour dormir, et éviter de sursauter à chaque bruit de détonation.

Au lever du jour, ils ont embarqué micros et matériel pour tourner leurs reportages. Il fallait faire vite. Aucune zone n’est vraiment "safe". Dans une ville sous la menace d’un feu constant, moins l’on reste de temps sur place, mieux c’est.

Une ville en ruines, Kharkiv, la deuxième ville d'Ukraine, à quelques kilomètres de la frontière russe. Cette ville est bombardée par les Russes depuis le tout premier jour de l'offensive. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Franck a l’habitude des zones de conflit

Récemment, Franck Mathevon a connu la Syrie, les guérillas urbaines entre Kurdes et miliciens de l’Organisation État Islamique, notamment à Baghouz. Ici, c’est différent. C’est de l’artillerie lourde, et il n’y a pas de lignes de front définies. Un char russe peut faire une percée dans un quartier, tirer à tout va, et se retirer. Franck et Jérémy ont pris l’habitude de travailler "à l’oreille". ils savent identifier quand le missile part d’une position défensive, proche du lieu où ils se trouvent, et à l’inverse, quand le tir part de plus loin dans leur direction.

Les populations se sont entassées dans les souterrains du métro pour se protéger, car dans ces conditions tous les immeubles sont vulnérables. On dort dans les trains. Les quais sont des endroits où les vivres sont stockés, on y a même déménagé du gros électroménager. Ça grouille, mais ce n’est pas la vie, c’est la survie.

La vie, c’était la joie du quotidien, des projets et des perspectives, c’était voir les amis et partager du temps avec la famille. Là, c’est arriver à manger à sa faim, dormir un peu, trembler pour ceux qu’on aime et pour soi, en espérant tenir dans la durée, tout en se demandant si l’on pourrait reconstruire un jour cette ville et ces vies dévastées, sans que l’on sache vraiment pourquoi.

La ville de Kharkiv en ruines, deuxième ville d'Ukraine, fin mars 2022. 1,4 million d'habitants avant l'invasion et les bombes.  (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Du temps passé auprès des familles, et puis du temps en surface avec les Ukrainiens qui se battent, monter avec eux vers le nord de la ville, sentir le souffle d’une explosion. Enregistrer, tourner, écouter, observer et repartir pour relater.

Kharkiv est touchée, mais Kharkiv n’est pas russe, Kharkiv n’est pas encerclée, comme le prétendent les propagandes. C’est pour cette raison que Franck Mathevon et Jérémy Tuil sont venus à Kharkiv. Rendre compte de la réalité du terrain et ne pas laisser le champ de l’information aux seuls belligérants qui font tout pour décourager les journalistes de documenter une guerre et ses exactions.

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