En Tunisie, un climat de peur pour les migrants subsahariens

Depuis quatre jours, des affrontements violents touchent Sfax, la deuxième ville du pays.
Article rédigé par Frédéric Says
Radio France
Publié
Temps de lecture : 3 min
Des migrants  attendent un train en gare de Sfax (Tunisie), le 5 juillet 2023. (HOUSSEM ZOUARI / AFP)

Agressions, expulsions et menaces : depuis le début lundi 3 juillet, les affrontements se succèdent à Sfax. La deuxième ville du pays, après Tunis, est l'un de ses poumons économiques. Une ville portuaire, aussi. D'où la présence de nombreux migrants issus notamment du Soudan et d'Afrique de l'Ouest. Candidats au départ vers l'Europe, ils attendent de trouver une place dans les embarcations qui les mènera, espèrent-ils, vers l'Italie. Sauf que la cohabitation avec les habitants est devenue explosive. Il y a un mois, un migrant originaire du Bénin a été tué. Et en début de semaine, dans ces affrontements, c'est un Tunisien, âgé de 41 ans, qui a succombé à des coups de couteau. Trois suspects ont été interpellés, il s'agit de trois Camerounais, selon la justice.

Les prises de position du président Kaïs Saïed

Depuis ce meurtre, les violences contre les migrants ont redoublé. Avec des expéditions punitives. Toute la journée du mercredi 5 juillet, inquiets pour leur sécurité, les candidats à l'exil ont tenté de fuir Sfax, par train ou par taxi collectif. D'autres exilés ont été emmenés par les autorités, pour une destination inconnue. Probablement vers la frontière avec la Libye, selon plusieurs ONG. 

Ces violences s'expliquent aussi par le contexte national. Ces derniers mois, le pouvoir tunisien a haussé le ton. Le président Kaïs Saïed estime que son pays est envahi par "des hordes de clandestins". Il brandit aussi la menace identitaire. Au printemps dernier, il a mis en garde contre un changement de la "composition démographique" de la Tunisie, à cause des migrants ; lesquels menaceraient, selon lui, l'identité arabe et musulmane du pays. Une rhétorique populiste, qui rappelle des arguments qu'on entend au sein de l'extrême-droite européenne. Mais ces mots entrent aussi en résonnance avec la colère d’une partie de la population, à Sfax. Elle dénonce "l'insécurité" et la "concurrence déloyale" exercée par les travailleurs migrants, qui pèsent à la baisse sur les salaires.  

Le dossier migratoire entache aussi les relations entre la Tunisie et l'Europe

Ces dernières semaines, Kaïs Saïed a reçu la visite de la Commission européenne, puis celle de Gérald Darmanin et de la ministre de l'Intérieure allemande. Tous lui demandent de lutter davantage contre les passeurs et contre les départs d'embarcation vers les côtes européennes. En échange de fonds publics. Mais le dirigeant tunisien le répète : son pays n'a pas vocation à devenir le garde-frontière de l'Europe. Si l'on dézoome, on voit ici l’aspect insoluble de ce sujet : la France propose de l'argent à la Tunisie, pour mieux contrôler les départs de bateaux depuis ses côtes. Dans le même temps, le Royaume-Uni propose de l'argent à la France, pour mieux contrôler les départs de bateaux depuis ses côtes. Comme une boucle sans fin, donc. Où chaque pays tente de sous-traiter à son voisin du Sud la responsabilité d'un phénomène que nul ne parvient à endiguer. 

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