Le monde d'Élodie, France info

Marek Halter :"Si on ne sait pas d'où on vient, on ne sait pas où on va"

Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Aujourd'hui, le cinéaste et écrivain Marek Halter.

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L\'écrivain Marek Halter, ci-contre en 2019.
L'écrivain Marek Halter, ci-contre en 2019. (DANIEL FOURAY / MAXPPP)

Marek Halter est cinéaste et écrivain. Traduits en plus de 20 langues, ses ouvrages se sont déjà vendus à des millions d'exemplaires à travers le monde. Fervent défenseur du dialogue intercommunautaire, il est notamment à l'origine des premières rencontres entre Israéliens et Arabes. Il publie aujourd'hui Un monde sans prophètes dans la nouvelle collection "Alerte" de l'éditeur Hugo Doc.

Elodie Suigo: Vous interpellez les lecteurs: "Où sont passés ces hommes qui, à travers les siècles, interpellaient les puissants, tous les puissants, y compris Dieu, au nom de la liberté et de la solidarité et de la justice?"

Marek Halter: Je pars d'un principe simple, c'est qu'il n'y a pas d'hommes politiques aujourd'hui. Ce n'est pas qu'il n'y a pas d'hommes et de femmes capables. Il y a Emmanuel Macron, Angela Merkel, il y a des gens quand même intelligents. Ils ne peuvent pas se surpasser parce qu'ils n'ont personne en face d'eux. Napoléon était grand parce qu'il avait en face de lui Chateaubriand, qui le critiquait, qui l'insultait, et Napoléon voulait lui montrer qu'il était à la hauteur. Et même le général de Gaulle se précipitait toutes les semaines pour lire L'Express et savoir ce que pensaient de lui Mauriac, Sartre, Camus. Où sont-ils ces gens ?

Là, vous dites qu'effectivement un prophète n'est pas du tout associé à Dieu. C'est d'abord un homme qui crie. C'est d'abord un homme qui se révolte. C'est d'abord un homme qui dénonce et c'est effectivement ce que vous allez chercher. Il y a les prophètes bibliques et puis leurs lointains successeurs. Vous parlez de Victor Hugo, de Jean Jaurès, de Nelson Mandela, de l'abbé Pierre, de Gandhi qui était d'ailleurs un soldat de la paix. C'est ça que vous incarnez aussi, ce soldat de la paix ?

Je ne sais pas si je suis un prophète. Non. J'ai appris beaucoup des prophètes. Un prophète doit être désintéressé.

C'est ce que vous dites: "Un faux prophète, c'est celui qui nous demande de le suivre. Un vrai prophète, c'est celui qui tente de nous éclairer".

Le prophète n'est pas quelqu'un qui prévoit l'avenir, c'est-à-dire qu'il vit dans le présent et il se nourrit du passé. Si on ne sait pas d'où on vient, on ne sait pas où on va. Bien sûr, j'ai aidé l'abbé Pierre pour créer sa Fondation. C'était un personnage, il ne vivait que pour cela et quand on l'invitait à la radio, il y allait pour dire un seul mot, pour crier "au secours". Vous savez, après mon agression, j'ai reçu 282 000 soutiens.

Vous avez été agressé il y a peu de temps dans votre appartement.

Oui. Peut-être pour m'intimider parce que mon livre est très polémique. Je n'en sais rien. Ce sont des gens qui sont rentrés, m'ont tabassé et ont dit : "Si tu cries, tu meurs". J'ai crié : "Au secours !" La fenêtre était ouverte, ils ont pris peur et sont partis, c'est tout. Du coup, j'ai découvert mon âge, 85 ans. Je me suis dit : "Merde, je ne m'en suis pas aperçu."

Je voudrais qu'on parle un peu de vous. Votre père était imprimeur, votre mère était déjà poétesse, écrivant yiddish. Pendant la Seconde Guerre mondiale, vos parents ont fui le ghetto de Varsovie créé par les occupants nazis. Vos parents se sont retrouvés dans la République démocratique soviétique d'Ouzbékistan. Votre sœur cadette est morte de faim à trois ans, vos parents ont souffert de dysenterie. Du haut de vos six ans, il a fallu que vous assumiez tout ça.

On devient adulte plus vite. Il y a une école près de chez moi et je vois des gosses venir le matin à l'école. Les parents les amènent en leur tenant la main et après ils viennent les chercher, j'admire ça. J'ai raté cette partie-là.

Vous n'êtes jamais allé à l'école.

Non. Ça me manque. On peut tout apprendre seul car il y a des livres, des dictionnaires. Mon dictionnaire préféré, c'est celui des synonymes. J'apprends tous les jours un mot que je ne connaissais pas. Mais ce qu'on apprend à l'école c'est la méthode. Tout le monde pense, mais organiser la pensée, on ne peut pas le faire soi-même, on perd beaucoup de temps. A un moment, j'écrivais des articles avec des copains, Bernard-Henri Levy, Glucksmann, Kouchner mais eux ils ont fait des grandes écoles. Ils écrivaient un article en une heure, moi je mettais une journée. Je n'étais pas plus idiot qu'eux mais je n'avais pas de méthode. La technique c'est important et l'école, ça vient de là, le reste il faut apprendre soi-même.

Je voudrais qu'on revienne sur une date : 1967. Après la fin de la Guerre des Six Jours, vous avez fondé le Comité international pour la paix négociée au Proche-Orient. Vous êtes à l'origine d'ailleurs des premières rencontres entre Israéliens et Palestiniens. Comment l'avez-vous vécu ce moment-là ?

J'étais comme tout le monde, mais j'étais actif. Les autres signaient des pétitions, ils parlaient entre eux. Moi je me demandais ce qu'on pouvait faire.

Vous dites que vous n'êtes pas un prophète. Comment vous définissez-vous ?

Je suis défini par mes origines, par mon histoire, par mon expérience.

Je suis un être humain qui a peut-être grâce à l'histoire plus de choses à raconter que d'autres

Marek Halter

à franceinfo

À 85 ans, quel regard portez-vous sur votre parcours ?

Il me faut encore 85 ans ! Ça a passé comme une minute, comme un rêve.

L\'écrivain Marek Halter, ci-contre en 2019.
L'écrivain Marek Halter, ci-contre en 2019. (DANIEL FOURAY / MAXPPP)