TÉMOIGNAGES. Fin de vie : "Il faut que je m'en aille", confient ces Français qui vont bientôt avoir recours à l’euthanasie

Le choix de franceinfo propose une parole rare, celle des Français qui ont décidé d’aller mourir à l’étranger alors que la convention citoyenne sur la fin de vie remet ses recommandations au gouvernement dimanche.
Article rédigé par France Info - Willy Moreau
Radio France
Publié
Temps de lecture : 5 min
Dans l'unité de soin paliatif de l'hôpital Vivalia de Virton en Belgique où l'euthanasie est pratiquée, le 8 mars 2023. Photo d'illustration. (AURELIEN LAUDY / MAXPPP)

Pierre n'en peut plus des journées dans son fauteuil électrique dans un institut médicalisé, près de Lille. Il a un peu moins de 75 ans et, depuis cinq ans, il est tétraplégique à la suite d'une opération aux cervicales. Pierre peut bouger uniquement ses mains : "J'ai perdu toutes les fonctions motrices que j'avais, raconte-t-il. Plus de possibilité d'aller aux toilettes, plus de possibilité de manger seul, donc je suis assisté pour tout. Quand je suis au lit avec mes deux barrières bloquées par des couvertures à droite et à gauche, je me dis : 'Mais qu'est-ce que tu fais là gamin ? Qu'est-ce que tu fais là ?'"

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Dans sa chambre, entouré de photos accrochées au mur, il prépare son départ. Dans moins de trois mois, il franchira la frontière pour aller en Belgique. Il garde pour l'instant la date secrète, mais il a déjà prévu ses funérailles.

"C'est quand même une situation cocasse. J'ai même prévu une petite chanson pour mes funérailles : 'Buvons encore une dernière fois à l'amitié, l'amour, la joie. On a fêté nos retrouvailles, ça fait de la peine, mais il faut que je m'en aille."

Pierre , 75 ans

à franceinfo

L'euthanasie va-t-elle être légalisée en France ? Le débat est relancé alors que la convention citoyenne sur la fin de vie composée de 185 citoyens doit remettre ses recommandations au gouvernement dimanche 2 avril. Ils se disent favorables à une évolution de la loi et en attendant de voir ce que fera le gouvernement.

Un sujet encore tabou

Pierre parle très librement de son choix, de son euthanasie, mais ce n'est pas simple pour tout le monde. Notamment pour Louis, 78 ans et demi : en janvier, les médecins ont décelé à ce commercial à la retraite un cancer du bas œsophage. Amaigri, mais toujours en forme, il refuse tout traitement, en particulier l'ablation de son estomac. Louis n'a pas encore de date, mais il partira lui aussi en Belgique, c'est sûr, dans les prochains mois, pour mourir.

"Ma fille comprend parfaitement. Mon fils est un peu plus réticent, confie-t-il. Mais, en fait, mes enfants m'ont toujours vu en bonne santé. Ils m'ont toujours vu en forme. Ils ne peuvent pas accepter, surtout mon fils, que maintenant, je demande à mourir. Il n'arrive pas à réaliser ce qui m'arrive." Louis se met à pleurer. Il est déterminé, mais c'est difficile d'en parler. Et d'ailleurs, à part ses enfants et sa femme, personne d'autre n'est au courant.

"Ma femme ne veut pas traumatiser les proches et les amis. Le jour où ça se passera, donc où on me donnera la mort, ma femme leur dira que je suis tout simplement décédé d'une crise cardiaque."

Louis, 78 ans

à franceinfo

Une loi Claeys-Leonetti "hypocrite" ?

Quoi qu'on en dise, le sujet reste encore tabou, bien que selon le dernier sondage Ifop en date, 94% des Français se disent pour la légalisation de l'euthanasie. Une légalisation nécessaire pour Pierre et Louis notamment parce qu'il est de plus en plus difficile d'aller en Belgique pour mourir. C’est ce que constate François Guillemot, médecin à la retraite. Il a monté un comité médical dans le Nord en lien avec l’ADMD et l’association Le Choix pour accompagner ces Français qui souhaitent en finir : "Nous allons chez les personnes, nous recueillons leur parole et nous regardons si elles répondent aux critères belges", explique-t-il.

Par ailleurs, de plus en plus de professionnels belges font valoir leur clause de conscience. Des médecins glissent ainsi avoir le sentiment d'être le "mouroir" de la France, et assurent être débordés par les demandes dont une bonne partie n'aboutit pas. Car ce n'est pas si simple : la loi belge encadre strictement l'euthanasie. La personne doit être capable d'exprimer sa volonté clairement, d'être dans une situation médicale sans issue et de faire état d'une souffrance physique et/ou psychique constante, insupportable et inapaisable. 

Sabine Crunelle connaît bien ces critères. Médecin jusqu'en 2014, elle a des bandages aux talons, les doigts tordus par la maladie. Sabine souffre d'une arthrite chronique depuis l'âge de cinq ans. "C'est une maladie orpheline qu'on voit défiler au Téléthon et qui détruit les articulations", explique-t-elle. Après deux arrêts cardiaques, une détresse respiratoire, des douleurs continues, elle a décidé de mourir à 56 ans.

"Je n'avais pas le sentiment que je fêterais mes 80 ans, mais je pense que je fêterais mes 60 ans peut-être et que peut être la loi serait passée en France. Ça, c'était aussi un truc que je m'étais dit : 'Avec un peu de chance, je pourrais faire ça chez moi.'"

Sabine, 56 ans

à franceinfo

Sabine accepte de parler aujourd'hui pour faire évoluer les choses. Elle ne peut pas bénéficier de la sédation profonde et continue prévue par la loi française : la loi Claeys-Leonetti. "Déjà, il faut être mourants, c'est-à-dire que vous pouvez avoir la pire maladie du monde, si ce n'est pas mortel, tant pis pour vous", déplore Sabine. Et surtout, elle ne veut pas en bénéficier. La loi prévoit de mettre les patients sous sédatifs, d'arrêter de les nourrir et de les hydrater jusqu'à leur mort. Elle trouve cette mesure "hypocrite", le même mot employé par Louis et par Pierre.

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