REPORTAGE. " Pour un motif futile, on peut avoir un déchaînement de violence inouï" : à Pointe-à-Pitre, la violence des mineurs en "désinhibition totale"

En Guadeloupe, un couvre-feu est sur le point d’être mis en place à Pointe-à-Pitre pour restreindre les sorties nocturnes des moins de 18 ans. Objectif : lutter contre la délinquance des mineurs qui gangrène la ville. Franceinfo a suivi une patrouille de police sur le terrain.
Article rédigé par Boris Loumagne
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Une rue de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 13 avril 2024. (CEDRICK-ISHAM CALVADOS / AFP)

C’est une mesure choc pour lutter contre la délinquance des mineurs. En Guadeloupe, à partir de lundi 22 avril au soir, un couvre-feu est mis en place pour deux mois à Pointe-à-Pitre et sur une partie de la commune des Abymes. La décision émane du ministre de l’Intérieur et a été prise la semaine dernière.

De 20h à 5h du matin, les moins de 18 ans auront interdiction de circuler sans leurs parents dans les rues car ces derniers mois, les faits de violence se sont multipliés chez les plus jeunes. Franceinfo a pu embarquer dans une voiture de la police pour suivre une patrouille et tenter de comprendre pourquoi une telle mesure semble nécessaire.

Déchaînement de violence

Cela commence à 21h à Pointe-à-Pitre, dans une voiture banalisée de la police conduite par le capitaine Arnaud. À l’arrière, le commissaire Le Borgne. Tous deux en lien radio avec les équipes de la brigade anti-criminalité font "un peu le tour de Pointe-à-Pitre". Un tour plutôt rapide : la ville mesure moins de 3 km2. Avec environ 15 000 habitants, c'est seulement la dixième plus grande ville de Guadeloupe, mais la sous-préfecture affiche un niveau de violence très élevé, et particulièrement depuis le début de l’année chez les mineurs. "Ce qui est perturbant et affligeant, ici, c’est la désinhibition des jeunes. Pour un motif futile ou un simple objet qui n’a pas de grande valeur, on peut avoir un déchaînement de violence inouï que l’on n’a pas l’habitude de voir en métropole", explique le capitaine Arnaud.

Sur le premier trimestre 2024, le nombre de mineurs mis en cause a augmenté de 50% par rapport à l’année dernière avec des vols à l’arraché, des agressions, du trafic de drogue, et de la détention d’armes à feu. "Il y a une désinhibition totale sur l’usage des armes. Il y a, dans les Antilles, un gros volume d’armes en circulation qui provient en partie du marché légal américain, et puis de tout ce qui peut circuler sur l’Amérique du Sud", détaille le commissaire Le Borgne.

"Désormais, les auteurs n’hésitent pas du tout à faire usage des armes, alors qu'ils n’en ont même pas besoin."

Commissaire Le Borgne

à franceinfo

Le commissaire en veut pour preuve cette affaire survenue il y a quelques mois dans le centre-ville de Pointe-à-Pitre : "Un arrachage de collier. L’auteur est revenu pour tirer dans les jambes de la victime. La radicalisation des comportements est une évidence", assène-t-il. Alors, le couvre-feu permettra-t-il de contenir cette délinquance juvénile ? En partie, peut-être, mais en partie seulement : les trois-quarts des délits commis par des mineurs ont lieu la journée. La mesure est donc reçue avec une pointe de scepticisme par le commissaire.

Un couvre-feu qui interroge…

"Ce mineur qui est en infraction, on en fait quoi ? On le ramène chez ses parents ? On l’emmène chez nous ? Pénalement parlant, on le traite comment ? L’annonce est tellement récente que la stratégie d’application n’a pas encore été totalement bouclée", interroge le policier. Officiellement, l’arrêté précise que les mineurs devront être raccompagnés par la police chez leurs parents qui, eux, encourront une amende de 750 euros. "La police de la famille, ce n’est pas nous. Notre job est d’être dehors et d’être proactif, pas de faire le taxi", glisse le commissaire.

Après deux heures de patrouille, le retour à l’hôtel de police se fait dans le calme. Rien à signaler ce soir-là. "Un samedi soir très calme", résume le commissaire. Et pour cause, depuis une semaine et le lancement de l’opération place nette en Guadeloupe, le calme est plutôt de mise. Saisies de drogue, multiplication des contrôles routiers, occupation de la voie publique grâce à des renforts de gendarmes mobiles semblent avoir des effets. Le couvre-feu va donc venir compléter ce dispositif.

… mais séduit les habitants

En discutant avec plusieurs acteurs de la ville, on s’aperçoit que ce couvre-feu est largement plébiscité au sein de la population. "On prend ! C’est une goutte d’eau, mais on prend", lance François Pellecuier, président de l'Union des services et des commerces de Pointe-à-Pitre. Le couvre-feu est un bon début à ses yeux, mais, selon lui, pour résorber la délinquance, il faut également revitaliser la ville. En 40 ans, Pointe-à-Pitre s’est vidée d’une partie de ses habitants et s’est paupérisée.

"Pointe-à-Pitre n'a pas évolué dans le bon sens : moitié d’entreprises fermées, très peu de contribuables, 85% de logement social… Tout ça, ça marque."

François Pellecuier, président de l’Union des services et des commerces de Pointe-à-Pitre

à franceinfo

Et d'ajouter : "Pas mal d’administrations sont aussi parties de Pointe-à-Pitre, avec pas loin de 2 000 personnes qui venaient travailler en ville et qui ne sont plus en ville de Pointe-à-Pitre. Les grosses enseignes ont été attirées ailleurs, car c’était plus propre et plus sécurisé. Si ça continue comme ça, il ne va plus rien rester", prévient François Pellecuier.

Il réclame donc le lancement d’un plan Marshall pour sa ville : rénovation urbaine et mesures de relance économique. Le maire, de son côté, s’est engagé en priorité à éponger la dette abyssale laissée par ses prédécesseurs. De quoi comprendre que la transformation de Pointe-à-Pitre prendra beaucoup de temps.

Harry Durimel, ainsi que le préfet de Guadeloupe Xavier Lefort, ont par ailleurs relancé en mars 2024 le Contrat local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) qui permet de mieux coordonner le travail des associations sur le terrain. Renouer le dialogue avec les jeunes, les impliquer dans des actions concrètes pour leur ville, tel est le travail fourni par l’association Odyssée. Sylvie Adélaïde en est membre. Elle participe à l’opération "Pli bel lari" (Plus belle la rue, en créole) dans le quartier historique de Dugommier. "Avant, dans ce quartier, il faisait bon vivre, se souvient-elle.

"À l’époque, on parlait même d’un quartier bourgeois, un peu chic. Et à la fin des années 80, l’ambiance s’est détériorée avec l’arrivée de la drogue."

Sylvie Adélaïde, habitante du quartier de Dugommier

à franceinfo

"On a vu également apparaître des pickpockets. On a eu aussi des séries d’incendies. Les maisons n’ont pas été reconstruites et le quartier s’est peu à peu vidé pour laisser la place à la délinquance et à la prostitution", explique Sylvie Adélaïde. Mais depuis quelques années, avec son association, elle s’est lancée dans un projet de rénovation urbaine : "On a d’abord commencé par repeindre les maisons avec des couleurs vives, on a décidé ensuite de réoccuper les dents creuses laissées après les incendies en implantant des jardins urbains et en impliquant les jeunes du quartier dans ces projets."

L’espoir est de retrouver la mixité sociale qui faisait la richesse du quartier. Ces derniers temps l’insécurité "s’est atténuée" à Dugommier, assure Sylvie Adélaïde, tout en reconnaissant qu’il y a encore beaucoup de travail.

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