L'interview éco, France info

Pour l’économiste Patrick Artus, "la descente en gamme des emplois est impressionnante"

L'économiste Patrick Artus signe le livre Et si les salariés se révoltaient ? aux Éditions Fayard. Pour lui, les emplois se transforment et ont tendance à se dégrader. 

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Patrick Artus.
Patrick Artus. (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

Dans son livre Et si les salariés se révoltaient ? (Éditions Fayard, co-écrit avec Marie-Paule Virard), Patrick Artus décrit un transfert des emplois, de qualifiés bien payés à peu qualifiés mal payés. C'est contraire à ce qui est attendu en général du progrès technique : qu'il pousse les emplois vers le haut. Invité de "L'interview éco" sur franceinfo, le directeur des études chez Natixis pense aussi qu'il faut que les salariés obtiennent des compensations, en échange d'une augmentation des risques pris.

franceinfo : Vous écrivez à la fin de votre livre "Marx avait raison". Êtes-vous devenu marxiste ?

Patrick ArtusC'est une image, on dit que Marx avait raison parce que ce que nous voyons depuis une dizaine d'années est une dégradation dans beaucoup de pays des conditions de vie des salariés. Ce n'est pas dû exactement à ce que racontait Marx – lui attribuait ça à de la recherche de profits des entreprises – c'est dû à des pertes d'efficacité des entreprises. Aujourd'hui ce que nous avons ce sont plutôt deux choses : d'une part des contraintes de gouvernance des entreprises. Dans le capitalisme financier, ce qui compte, c'est le rendement pour l'actionnaire et comme il est exigé très élevé, très stable dans le temps, ceci force à déformer le partage des revenus au détriment des salariés. Donc les salaires augmentent peu. Ce n'est pas vrai en France, c'est vrai aux Etats-Unis, en Allemagne, au Japon. Et puis la deuxième chose, c'est la technologie, elle détruit toutes sortes d'emplois : répétitifs, industriels, qui fabriquent le mauvais emploi.

Tout cela fait un contexte qui pousse les salariés à se retrouver "en première ligne", comme vous l'écrivez. Qu'est ce qui est nouveau là-dedans ?

Les deux choses s'ajoutent. Les contraintes du capitalisme existent depuis longtemps, elles deviennent de plus en plus excessives. Aujourd'hui, aux Etats-Unis, les actionnaires réclament 15% de rendement de leurs fonds propres. L'Etat américain s'endette à moins de 3% : c'est complètement illégitime d'avoir 12 points de rendement des fonds propres au-dessus des taux d'intérêt. Donc ceci exige la compression des salaires. Et puis s'est ajouté le partage des risques qui se fait de plus en plus avec des salariés qui doivent prendre une partie de plus en plus importante des risques de l'entreprise.

A quels niveaux ?

La flexibilité du marché du travail, par exemple. C'est très bien, ça empêche que les entreprises fassent faillite dans les récessions, ça rend la gestion des entreprises plus facile, mais si les salariés prennent des risques d'entreprise, il faut qu'ils soient compensés. On ne peut pas leur demander de prendre des risques, et que le rendement de l'entreprise continue d'aller entièrement aux actionnaires, ce qui est en train de se passer dans le monde anglo-saxon. Et puis ce qui est nouveau aussi, c'est ce que nous, économistes, appelons d'un nom affreux, la "bipolarisation", ce qui veut juste dire que sur le marché du travail, les emplois vont aux deux bouts (des emplois qualifiés bien payés, d'autres peu qualifiés mal payés) et que tous les emplois du milieu disparaissent. Et ceci est terrifiant, parce que ça vous déplace les emplois vers le bas. Alors qu'on attend en général du progrès technique qu'il pousse les emplois vers le haut.

Pour décrire la situation de l'emploi, vous donnez un exemple : la ville d'Amiens avec d'un côté, l'usine Whirlpool, et de l'autre, un entrepôt d'Amazon. Qu'est-ce que ça dit de la situation ?

C'est exactement la bipolarisation : les nouveaux emplois qui se créent sont des emplois dans des services relativement basiques : la distribution, la logistique, les services à la personne, la sécurité, etc. Ceci se fait au détriment de l'emploi industriel qui continue à disparaître. On est typiquement là dans ce transfert des emplois. L'évolution technologique et l'évolution de la structure des emplois ne fait pas apparaitre du chômage, elle transforme des emplois en des emplois moins productifs, qui sont moins bien payés. Donc c'est cette descente en gamme des emplois qui est impressionnante.

Pourtant, pour Emmanuel Macron, c'est la bonne voie ?

Je pense que le président a une vision qui est un peu optimiste, qui est la vision de l'après-guerre. Ce qu'on appelait à l'époque le grand déversement. Dans l'après-guerre, les paysans sont devenus ouvriers. C'était un progrès considérable parce qu'ils avaient des emplois plus sophistiqués, plus productifs, mieux payés. Je pense que le président a encore cette vision qu'aujourd'hui, les nouvelles technologies, les start-up, les travailleurs indépendants, vont nous donner cette montée en gamme des emplois. Or ceci n'est pas vrai du tout. Même aux Etats-Unis, les nouvelles technologies, c'est tout petit. 80% des indépendants ont des revenus extraordinairement faibles. Et donc ce n'est pas vrai que le couple start-up, nouvelles technologies, nouvelles entreprises et indépendants est en train de monter notre marché du travail vers le haut. Ce qui se passe malheureusement à nouveau, c'est de la transformation d'emplois industriels qui disparaissent et d'emplois qui se créent dans la logistique et la distribution (par exemple Amazon).

Pensez-vous vraiment que les salariés vont se révolter ?

Je pense que ce que nous avons là, avec cette double attaque sur les salariés, une attaque des règles du capitalisme typiquement anglo-saxon, et une attaque qui vient de la technologie et de la nature des créations d'emplois poussent les opinions à trouver des boucs émissaires. Aux Etats-Unis, aujourd'hui le bouc émissaire c'est la Chine (or elle n'a absolument rien à voir avec les destructions d'emplois aux Etats-Unis) ; au Royaume-Uni ça a été l'Europe ; en Italie ça a été les immigrés... La recherche de boucs émissaires est dramatique parce que c'est la voie du populisme.

Que disent les chefs d'entreprise que vous côtoyez quand ils vous entendent ?

J'en parle beaucoup à des grands patrons, qui pensent, qu'effectivement, qu'on va demander aux salariés plus d'efforts, mais qu'il va falloir trouver des compensations intelligentes. Ce ne sont pas forcément des salaires, ça peut être un vrai système de formation professionnelle, ça peut être de la participation à l'intéressement, on peut avoir plein d'idées. Mais on ne peut pas dire aux salariés "prenez votre part du fardeau" quand ça va mal et quand ça va bien "nous n'avons rien à vous donner en échange".

Patrick Artus.
Patrick Artus. (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)